Les noces lilloises, un cas d’école d’enflure médiatique

Le Barnum médiatique est bel et bien lancé.

Un vent de colère et de prise de conscience laïque et féministe souffle. La France entière tonne de toute sa bonne conscience contre une justice archaïque qui applique, comme chacun sait, la charia. La Pravda cite sans complexe, et approuve implicitement, Marine Le Pen lorsqu’elle critique le «positionnement délirant» de Rachida Dati (ici). Libération cite avec complaisance les déclarations de M. Devedjian, ancien membre du groupe d’extrême droite Occident, et que sa finesse et sa mesure habituelles poussent à déclarer que cette décision

revient à intégrer la pratique de la répudiation dans le droit positif.

Amusant de constater que, lorsque tout le monde hurle d’une même voix, les proscrits gagnent leur place dans le chorus sans que personne y trouve à redire. Pour ma part, voir côte à côte E. Badinter, Devedjian, la harengère Le Pen et toute la clique Umpiste, cela me fait quand même une impression étrange…

Mais non, c’est que nous sommes Tous unis contre l’annulation, comme nous le dit le journal de Joffrin ! C’est beau comme l’Antique, ce militantisme tout en finesse. Et c’est aussi que La polémique enfle, comme nous l’affirme La Pravda, offrant ainsi un bel exemple d’énoncé performatif qui fera un excellent sujet de rattrapage aux prochains partiels de Sciences du langage. « J’ai cru que l’on parlait d’un verdict rendu à Kandahar », a déclaré Fadela Amara dans l’Obs

Bref, analyse, finesse, réflexion : la France se mobilise, et avale avec délice le ragoût classiquement servi par le monde journalistique français. N’est pas le New York Times qui veut. On en a déjà parlé hier.

Ce qui mérite de revenir aujourd’hui sur le sujet n’est pas l’aspect quantitatif ou qualitatif de la chose. Il y a de plus en plus d’articles et de « réactions ». Il est toujours aussi inutile de les lire puisqu’elles révèlent toujours la même vision biaisée du problème, distribuent les mêmes mauvaises notes, se drapent dans les mêmes principes inapplicables en l’espèce sans jamais revenir au fond du problème. Ainsi, le brave Joffrin nous inflige ce matin un éditorial qui étale en pleine page a totale incompréhension du problème:

Donc, la virginité serait une «qualité essentielle» des jeunes épousées dans la France de 2008. Depuis des générations, féministes et laïques se sont battues pour combattre ce préjugé archaïque. Et voilà qu’un tribunal républicain, en annulant un mariage pour cause de mensonge intime, lui donne soudain la solennelle sanction de la jurisprudence !

Non, ce qui retient l’attention aujourd’hui, c’est l’autosatisfaction d’un monde journalistique qui, placé en posture de pure réactivité face au pouvoir en place, a trouvé là le moyen de donner le change et de faire croire qu’il faisait, pour de vrai, comme aux States, du journalisme d’investigation. Fini le copié-collé des dépêches AFP qui représentent 90 % des articles de la presse quotidienne, aujourd’hui, on va au charbon, on enquête, et on pourfend l’injustice de la Justice. Au moins, on ne risque pas de se faire taper sur les doigts par l’Elysée (qui pourrait nous priver de ses confidences!) et on ne risque pas de perdre des contrats publicitaires. Et puis qui sait, on pourrait gagner un Pulitzer

L’indépendance à tout prix

Pour prendre la mesure du problème, il faut lire l’article intitulé « Un scoop en trois temps » paru ce matin dans Libération, sorte de petite autocélébration pitoyable où le journaliste Paul Quinio nous explique comment Libé est parvenu à pourfendre l’obscurantisme d’une Justice qui statue sur la virginité.

On y voit alors se déployer une intelligence journalistique digne de tous les lauriers. Quinio avoue tout d’abord qu’il ressent

un brin d’agacement vendredi matin de constater que, comme souvent, Libération n’a pas su assurer son propre service après-vente.

Bien, la chose est claire : on a bien vendu, mais on aurait pu faire mieux. Tout a commencé par une enquête serrée, d’une rigueur implacable:

Malgré l’impossibilité de joindre l’un ou l’autre des deux ex-époux, Charlotte Rotman recoupe dans l’après-midi suffisamment d’informations pour se lancer.

Puis, on contacte quelqu’un de bien qui va faire « enfler » tout cela :

la polémique commence à enfler mais, dans notre édition de vendredi, nous nous contentons de reprendre la réaction «ulcérée» d’Elisabeth Badinter.

Et puis on regrette de ne pas en avoir fait plus, et on se dit qu’on va essayer de penser un petit peu:

on se mord gentiment les doigts de ne pas avoir «rebondi» sur notre propre scoop. Après vingt minutes de débats enflammés, l’évidence (sic) s’impose : il faut revenir dans le détail sur cette décision juridique. L’expliquer.

Un vrai Discours de la méthode : on trouve quelque chose, on monte un papier sans avoir tous les éléments, on sort les casseroles pour taper dessus très très fort et rameuter du monde, on interviewe quelqu’un qui n’a pas lu la décision (lui garantissant ainsi, sur le moyen terme, que son imposture pourra éclater au grand jour), puis on assiste dépité à un pillage en règle et on regrette de ne pas avoir mieux vendu son machin.

Voilà qui rappelle furieusement toutes les grandes déconnades journalistiques récentes, où la rumeur et la répétition avaient remplacé l’information et la réflexion. Mes pauvres amis, le Pulitzer n’est pas pour demain…

Mais comme nous le dit Laurent Joffrin-Mouchard dans son édito torché sur un coin de table :

il est temps que la justice réponde clairement.

Et il serait également temps que la Presse prenne le temps d’écrire. Et pourquoi pas d’enquêter ou d’interviewer les intéressés ? Revenir à « l’évidence » ?

Misère d’un pays où l’opinion publique se résume à l’opinion médiatique, qui elle même vend du pathos et remplace le débat d’idées par la polémique…

On a la Presse qu’on mérite.

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