Le Carlabrunisme est-il un Evaperonisme ?

Lorsqu’elle fit son entrée dans le Barnum sarkozyste, Carla Bruni endossa un rôle relativement simple et plutôt adapté à son ancien emploi, celui de faire valoir pour beauf machiste. Femme objet, elle permettait de redorer le blason écorné de son Président abandonné par sa femme et piétiné par son copain Khadafi. Dotée de valeurs féminines traditionnelles (beauté, douceur, soumission, nombril à l’air, air évaporé, rire de fillette), elle validait le sex-appeal de notre Président et contribuait à le « rassurer », à le « calmer », à le « cadrer ». Épouse proprette, elle donnait, d’après Libé, une nouvelle orientation à la communication sarkozyste, qui enchantait la rombière conservatrice lectrice de Gala (et la Bridget Jones de base attendant son Prince) tout en excitant la France façon calendrier Pirelli.

Mais de changement de communication, point. Notre Président continua à exploiter la veine qui était la sienne. Le grand chambardement était pour plus tard. Pour l’été en fait.

Car voilà quelques mois que l’on assiste à une rupture franche dans la stratégie sarkozyste. Au Président, le régalien. À Dadame Carla, le pipole.

Dadame Carla est partout : Elle (où elle parle « librement »), Vanity Fair, tévé (la véritable aventure de Carla B.): une véritable invasion de l’espace public. C’est que désormais, Madame Sarkozy-Bruni est chargée de contrebalancer, par les moyens les plus démagogiques possibles, les mauvais sondages de Monsieur Sarkozy tout court. Exit la potiche, la Vrai Femme de Président (VFP) entre en scène: les communicants sarkoyzstes ont fabriqué Carla Bruni 2.0.

Dadame Carla adopte alors un comportement très strictement défini, stable mais parfaitement incohérent: amie des pauvres, de gauche, catholique, femme de désir, femme-enfant amoureuse de son mari, artiste glamour, intellectuelle niveau milieu de terminale

Le Carlabrunisme est né. Toute la question est dorénavant de savoir où il plonge ses racines.

Du Carlabrunisme comme Jackiekennedysme loupé

Comme de bien entendu, c’est à Jackie Kennedy que Dadame Carla compare systématiquement son nouveau rôle, et en particulier dans l’interview donnée à Vanity Fair au début de l’été:

Unconsciously I would project myself more like Jackie Kennedy than, for instance, Madame de Gaulle.

Je persiste à trouver étrange qu’une femme de président de la République se compare à Jackie Kennedy. J’aurais tendance à dire que ce n’est pas du meilleur goût pour son mari (mais peut-être ignore-t-elle comment l’aventure a fini?) et que cela réveille des trucs inconscients étranges.

Cela soulève également un certain nombre de questions. Par exemple : qui joue, dans ce cas, le rôle de Marilyn Monroe ? quel gros beauf milliardaire compte-t-elle épouser quand elle aura quitté son Président? qui va donner des cours d’anglais à Nicolas Sarkozy pour qu’il remplace son accent ridicule par un ton bostonien?

Il faut reconnaître de surcroît que, si la comparaison flatte Dadame Carla, elle n’en est pas moins erronée. Jackie Kennedy n’a pas fait grand chose pour son mari, à part poser pour des photos. Dadame Carla fait beaucoup plus: elle parle, elle s’engage, elle met toute son image au service de la cause sarkozyste.

C’est donc une lourde faute d’analyse que de la comparer à une élégante plante verte. S’il faut attribuer un modèle et une source d’inspiration à Carla Bruni, il est indispensable de taper plus haut: ravivons à présent le souvenir d’Eva Peron.

D’où viens-tu, Eva Peron ?

Eva Peron, née en 1919 en Argentine, était très très malheureuse quand elle était petite. Elle n’avait pas un sou. Sa maman était très pauvre, sa ferme une vraie porcherie, et son papa, M. Duarte, était un riche nobliau qui ne tarda pas à abandonner celle qui n’était que sa maîtresse.

Qu’à cela ne tienne, Eva avait la pêche. Elle quitta le trou pourri où elle vivait et monta à Buenos Aires. Elle devient comédienne de série B, et se fit engager par la radio. Elle travailla plus, gagna plus et commença alors à se tailler un franc succès grâce à un volontarisme que Sarkozy lui-même n’aurait pas renié.

En 1944, elle rencontre Juan Peron. Juan Peron est un général qui appartient à la junte militaire dirigeant l’Argentine depuis le putsch de 1930. En 1944, il est ministre du travail. Il est beau, il est fort, il a un bel uniforme et un ensemble de cerveaux super bien irrigués. Ils se mettent à la colle.

En 1946, Juan Peron se lance dans la campagne présidentielle. Eva use de sa popularité pour le soutenir en beuglant jour après jour de longs discours bien populistes à la radio. Juan flatte les conservateurs et les réactionnaires, Eva lui rallie le petit peuple. Le brave général est élu.

De 1948 à 1952, elle servira la propagande populiste du Peronisme en organisant autour de son mari, et surtout d’elle-même, un culte de la personnalité quasi pathologique et propre à un pays peu développé (contrairement à la France). On créera une ville portant son nom… L’Evaperonisme consistait à compenser une impopularité politique par une popularité pipole qui n’avait rien à voir là-dedans

Du Carlabrunisme comme Evaperonisme

Eva Peron eut donc un intérêt majeur : elle fut la bonne conscience de gauche du peronisme et fournit à son mari la dimension strass-et-paillettes dont il avait besoin. Pas de populisme, pas d’attachement du peuple sans la mise en avant de la blonde (décolorée) frimousse de madame. Lui restait un homme rigide, nationaliste, général droit dans ses bottes; elle donnait au populo la dose de midinette dont il avait besoin pour ne pas craquer.

Est-ce là la source, consciente ou non, du Carlabrunisme? Procédons par ordre, en nous appuyant sur l’interview accordée à Elle le 12 juillet, qui titrait « L’artiste, la femme, l’amoureuse. Carla Bruni parle librement »:

- Tout d’abord, il serait malhonnête de comparer leurs maris respectifs. Là n’est pas l’objet. Tout au plus peut-on souligner que l’un et l’autre ont pris leurs modèles en Italie : Mussolini pour Peron, Berlusconi pour Notre Président. Mais, franchement, cela ne va pas plus loin…

- L’identification du bon peuple. À chaque époque ses modèles. Pour s’identifier, le peuple argentin de la fin des années 40 avait besoin d’une petite fille pauvre qui avait réussi dans la vie en endossant un vrai rôle de femme: épouse pleine de dévotion pour son mari. Aujourd’hui, le peuple français préfère la petite fille millionaire qui a réussi dans la vie en endossant un vrai rôle de femme: mannequin ambitieux qui réussit à s’élever (économiquement, s’entend) encore plus haut. Si la version française paraît plus grotesque, le processus est le même: Carla Bruni est ce dont toute maman rêve pour sa fifille, du moins dans l’esprit des communicants sarkozystes.

- La chance et le ravissement d’une vie merveilleuse. Eva Peron était un modèle de succès. Émerveillement: elle était passé du caniveau au Palais présidentiel. Dadame Carla connut un bonheur similaire: elle est passée du pouvoir économique au pouvoir médiatique. Alors elle s’émerveille elle aussi:

Je n’aurais jamais pensé avoir l’honneur et la chance de vivre ça dans ma vie.

On a de la chance. La chance existe. C’est le destin pour les romantiques, le hasard pour les lucides. La chance, c’est la rencontre au bon moment.

- Le culte du mari. Eva Peron expliquait au peuple argentin que Juan était la réincarnation du Christ. Laïcité oblige, la VFP Carla Bruni est contrainte d’en faire un peu moins. Mais elle ne perd pas une occasion de chanter les louanges du sextuple cervelé, essentiellement en faisant son portrait psychologique (rappelons que la Dadame aurait voulu être psychanalyste, mais qu’elle a fait plus d’argent en posant toute nue).

Il est d’une souplesse d’esprit incroyable! Et du point de vue de l’instinct, des associations libres, il est très fort. Il fait parfois des portraits, des analyses, y compris de lui-même, qui me laissent stupéfaite.

Il va de l’avant. Ce n’est pas du tout un mélancolique. Il aime tourner les pages, passer à autre chose, c’est un actif, un constructif.

Lorsqu’il s’investit, il s’investit totalement.

- L’étalage incongru. Eva Peron et notre VFP Carla Bruni nous racontent des choses sur leur couple que personne de sensé n’a envie de savoir. Partagé entre la gêne et la honte, le citoyen doit subir cet obscène débalage:

Il est amoureux, je l’espère. Mais il n’est pas très possessif!

ça se passe incroyablement bien. Avec ses enfants, avec ses amis, avec les miens.

Je suis une jalouse plutôt normale.

- Le pathos et la mièvrerie. Eva Peron cultivait le côté midinette. Elle n’est pas la seule.

Le début de l’amour, c’est toujours un refuge

- La conscience de l’autoritarisme. Eva Peron aimait le peuple. Mais elle savait bien que son mari avait tous les pouvoirs. Il ne fallait donc pas trop l’emmerder. Pour assouvir sa vengeance de présidente méprisée par les intellectuels, elle fit virer Borges (qui la prenait pour une conne et le faisait savoir) de son poste de bibliothécaire et le fit nommer à l’inspection sanitaire des élevages de poulets…

Dadame Carla, elle, nous donne généreusement le droit de ne pas l’aimer. Mais cette insistance sur « le droit » a malgré tout quelque chose d’autoritaire. Si on donne un droit, c’est que l’on suppose qu’il pourrait en être autrement et, surtout, que l’on pourrait le reprendre. Une injure à femme de président est vite prononcée…

Quand on n’aime pas mon travail ou ce que je suis, cela me fait du mal, mais on a le droit de ne pas m’aimer et de le dire.

Les gens ont bien le droit de ne pas aimer mon disque…

- L’humanitaire et le féminisme bidon. Eva Peron dirigeait la fédération des bazars humanitaires d’Argentine. Et créa puis dirigea un parti féministe. Notre VFP Carla Bruni entend bien faire la même chose.

Oui, je pense me consacrer à l’humanitaire et aider les femmes aussi. Même si je ne suis pas une féministe combattante comme celle (sic) des générations précédentes, qui ont dû se défendre et nous défendre contre de graves injustices.

Mais outre que sa tirades sur les « grandes féministes d’autrefois » sonne un peu bidon, je me demande ce que peut avoir de féministe une femme qui s’émerveille du côté « protecteur » de son mari:

Il est généreux, et très protecteur avec moi.

Ou qui déclare, dans un programme de décervelage télévisuel, que:

Mon mec a horreur que je ne réponde pas quand il m’appelle.

Voilà qui sonne davantage ère victorienne que MLF…

Le Carlabrunisme serait-il un Harlequinisme ? Il faudra creuser la question…

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9 Responses to “Le Carlabrunisme est-il un Evaperonisme ?”

  1. Le Juge Ti writes:

    Après le fight Sarkozy/Caligula, voici donc une autre archéologie. Je trouve très convaincante, et salutaire, cette réfutation du modèle « Jackie Kennedy » et son remplacement par l’Evaperonisme. Quand je pense que Carla B. nous assène qu’elle mettra toute son énergie à « aider les gens », une fois la promo de son album achevée. Le problème, c’est qu’on ne verra guère de différence ! En plus, à cause d’elle, je ne supporte plus l’adjectif « malicieux » dont elle use ad nauseam pour se définir, définir sa relation aux médias, aux autres etc…
    A propos de modèle : je me rappelle que, dans une interview au Figaro, elle citait Lady Diana avant Jackie Kennedy. Décidément, elle a un goût prononcé pour les modèles plutôt ambigus…
    Et pour finir : j’adore « sextuple cervelé » !

  2. Seb writes:

    C. Bruni à propos de son mari : « Il est d’une souplesse d’esprit incroyable! ».
    Est-ce vraiment un compliment ? De là à dire qu’il est capable de toutes les approximations foireuses, tous les raccourcis, toutes les associations malhonnêtes…

  3. Toreador writes:

    Très bonne idée de comparaison. Il y a peut être plus de liens idéologiques que tu ne le dis entre les 2 maris !

  4. Ysabeau writes:

    Je ne voudrais pas défendre l’épouse présidentielle, car, de toute façon ses propos sont pour le moins curieux, mais quand elle dit « a le droit » c’est peut-être juste une utilisation un peu abusive et parfaitement erronée du terme.

    En français, « avoir le droit » peut être synonyme de « pouvoir », mais pas systématiquement et dans toutes les occasions, comme d’ailleurs la plupart des synonymes. Mais il m’est arrivé de lire (et avec insistance, 4 ou 5 fois dans un texte assez court) sous le clavier d’un médecin au sujet de la maladie d’Alzheimer et d’autres maladies des « un malade d’Alzheimer a le droit d’avoir telle ou telle maladie » pour indiquer que l’on peut développer ces maladies concomitamment, donc en lieu et place du verbe « pouvoir ». Il est possible donc la starlette présidentielle ait commis cette erreur. Ce qui n’améliore pas beaucoup ses propos d’ailleurs.

    Pour le reste, Eva Peron avait une popularité qu’elle n’a pas, je veux dire une vraie popularité. Elle était vraiment aimée du peuple, il ne me semble pas constater des preuves dévorantes d’amour envers Carla Bruni. Si c’était le cas, son dernier album se serait sans doute très bien vendu.

    Je crains que le carlabrunisme ne soit qu’un égocentrisme creux et le sarkosysme quelque chose qui va essayer de déboucher sur une ploutocratie légale et de droit plus ou moins divin avec transmission héréditaire du pouvoir. En tous cas ça y ressemble.

  5. Aka 75 writes:

    Lire cet article de Backshich.

    http://www.bakchich.info/article5143.html

    Lisez ensuite le livre les années condor et vous verrez que le sarkozisme a aussi ses racines en amérique latine. Au Chili en 1973.

    Au bout du Peronisme, il y avait Jorge Videla.

    Au bout du Carlabrunisme, il y aura quoi ?

  6. LGB writes:

    Bonjour à tous,

    Réponses tardives, la semaine a été rude…

    @ Ysabeau : si Dadame Carla confond droit et pouvoir, alors c’est que l’état psychologique de nos dirigeants et de leur famille (népotisme, quand tu nous tient) est plus inquiétant que je ne le craignais. Je ne me suis jamais fait beaucoup d’illusions quant au degré de compétence que les membres du barnum sarkozyste avaient atteint en philosophie politique, mais là, si votre analyse est juste, on touche le fond.

    Et comme j’ai mauvais esprit, votre analyse, j’ai bien envie de l’adopter…

    @Aka: entièrement d’accord avec toi. Je ne minorai la dimension politique du phénomène que pour insister sur son côté grotesque. Le Toréador soulignait qu’il y avait des liens idéologiques sarkozysme-peronisme: là également, je tombe d’accord.

    On peut ajouter aux ouvrages cités le dernier livre de N. Klein qui éclaire beaucoup l’action du « capitalisme du chaos » en Amérique du Sud.

    @Juge Ti

    La malice de Carla B.: je pense que le sujet va m’inspirer…

  7. LGB writes:

    Repris sur Betapolitique :

    http://www.betapolitique.fr/Le-Carlabrunisme-est-il-un-12198.html

  8. La presse écrite, la servilité et l’existence lexicale de Carla Bruni | Le Grand Barnum writes:

    [...] vite fait. Quoi que… Si l’on mesurait le développement mental d’une population à l’aune de ses admirations, la France serait mal [...]

  9. Comment s’alléger l’estomac après un réveillon trop chargé | Le Grand Barnum writes:

    [...] à la France admirative qu’elle soignait sa courante au champagne (les plans coms de la VFP – ou Vraie Femme de Président – ne nous épargnent décidément rien), Dadame Carla a décidé de [...]