Des jardins comme espaces politiques

L’affaire Clavier remporte incontestablement la palme de l’événement le plus grotesque de la rentrée.

Heuseusement, certains élus UMP gardent la tête froide et parviennent à livrer une analyse dépassionnée et objective de la situation. Ainsi, Camille de Rocca-Serra, Président de l’Assemblée de Corse qui répond aux journalistes et publie la chose sur son magnifique site web:

Pour ma part, je regrette de ne pas avoir été prévenu. Si j’avais en effet été informé, je serai (sic) resté sur place et j’aurai (re-sic) agi politiquement. N’oublions pas que cette affaire est le fruit d’une orchestration savamment calculée dans l’unique but de réaliser un coup médiatique. Tout cela en dévoyant un débat qui normalement doit se tenir dans l’hémicycle de l’Assemblée de Corse ou dans le cadre de discussions publiques qui de toutes les manières sont prévues. Je n’ai jamais refusé le dialogue à condition que l’on respecte les lois de la République, la démocratie et nos institutions. Le jardin de Christian Clavier n’est certainement pas le lieu de ce débat.

Camille de Rocca-Serra, CRS pour les intimes, nous livre une belle leçon de politique en nous expliquant que les revendications des nationalistes auraient dû suivre le canal habituel (sans mauvais jeu de mot) et déboucher sur un débat à l’Assemblée de Corse. Aka 75 nous rappelle la teneur de ces revendications : les nationalistes refusent le bétonnage de la Corse et la transformation de l’île en un ghetto pour vacanciers milliardaires fermé onze mois sur douze.

Mais grâce à la lecture de Corse Matin, Aka nous livre une autre information que je me permets de lui reprendre: CRS est le promoteur du lotissement où a eu lieu la pantalonnade!

« Il se trouve que le promoteur (de ce lotissement), c’est le président de l’Assemblée de Corse et l’un des rédacteurs du Plan d’aménagement de la Corse, c’est le président de l’Assemblée de Corse », a attaqué mardi soir sur France 3 le dirigeant de CNI, l’avocat Jean-Guy Talamoni.

La suite de l’article de Corse Matin est truculente. On y retrouve le même argumentaire que sur le site web du bienveillant élu:

Camille de Rocca Serra se défend: « j’ai tout fait dans les règles, je n’ai rien à cacher. J’ai hérité de ces terres, je ne les ai pas acquises par la pression ou le racket… Il y a seulement 70 maisons sur 60 hectares de terrain, on peut difficilement m’accuser de bétonner », affirme-t-il à l’AFP. « Le Padduc, ajoute-t-il, c’est un outil qui permettra à la Corse de se projeter pleinement dans le XXIe siècle. Il peut être discuté, amendé, mais dans l’hémicycle, pas dans le jardin de M. Clavier ».

C’est bien là que le bât blesse: peut-être le jardin de Clavier était-il précisément l’endroit où il fallait discuter. « Agir politiquement », quel sens cela peut-il avoir dans la bouche d’un homme qui a rédigé le plan d’aménagement, l’a fait voter par l’Assemblée qu’il préside et a ensuite engrangé les bénéfices de l’opération? Où commence la politique? Où s’arrête-t-elle? Et à qui s’adresse-t-on: au promoteur, à l’élu? Le mélange des genres n’est-il pas la source de la confusion qui aurait amené les nationalistes dans le jardin qu’il n’aurait pas fallu envahir? N’est-ce pas là ce qui rend l’événement si gênant?

Une autre couche s’ajoute à cette confusion des intérêts: la réaction présidentielle qui fait naître de nouvelles interrogations quant à la nature politique de l’événement. À la lecture du Canard enchaîné du 3 septembre, on apprend que Notre Président, entré dans une colère noire, a fait des pieds et des mains pour « venger » son ami Clavier, et s’est justifié ainsi auprès de ses collaborateurs:

Je ne supporte pas qu’on s’en prenne à mes amis parce que ce sont mes amis. C’est ce qui s’est passé pour Christian. Quel est le con qui a merdé?

Donc, on aurait occupé la villa de Clavier pour attaquer Nicolas Sarkozy? Ce président irréprochable qui lui aussi a souffert d’états de conscience dramatiques alors qu’il rencontrait quelques conflits d’intérêt sur une autre île, celle de la Jatte…

Immobilier, copinage, coup médiatique: à la lecture de cette bouillie, on se dit qu’il aurait en effet mieux valu que la discussion ne sorte pas du jardin de Christian Clavier.

Histoire de préserver un peu la dignité de l’État. Et la tranquillité de certains…

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One Response to “Des jardins comme espaces politiques”

  1. Le Juge Ti writes:

    Pourtant, des occupations, il y en a eu d’autres, et de plus spectaculaires : celle de l’Assemblée de Corse, pour ne citer que cela.
    Cet épisode grotesque aura eu deux conséquences :
    - l’éviction de l’une des bêtes noires des nationalistes, qui boivent du petit lait ;
    - une vitrine inespérée pour le discours nationaliste, qui mêle de manière nauséabonde lutte contre le plan en question et considérations sur la « colonisation de peuplement » orchestrée par l’Etat français en Corse, dont la situation est comparée, sans rire, au Tibet. Ajoutons que, par la grâce de Sarkozy et avec la complicité des médias, les nationalistes deviennent aux yeux de beaucoup les opposants exclusifs au PADDUC.
    Et cette histoire calamiteuse n’est même pas l’occasion d’une d’investigation approfondie sur ce fameux plan. Il y a fort à parier par exemple que les débats de l’Assemblée de Corse ne seront guère couverts. L’article de Corse Matin a pour titre : « Affaire Rossi-Clavier: la lutte contre le bétonnage de la Corse en toile de fond » ; effectivement, je crains que cette question ne soit définitivement reléguée à l’arrière-plan. Merci donc au Grand Barnum et à Aka 75 pour cette incursion dans les jardins de M. Clavier.