Eric Raoult et le nationalisme soviétique, ou comment l’identité nationale et le délire commémoratif redonnent des couleurs à la vieille droite française

RaoultAuCirqueDans les rangs sarkozystes, on l’oublie parfois, se trouvent de vieux routiers de la bonne vieille droite d’antan. Pas seulement des réactionnaires sens du vent à la Besson. Pas seulement des renards communiant dans la bonne vieille doxa réactionnaire française tout en lui donnant un coup de jeune en la transformant en idéologie 2.0 postmoderne. Pas seulement des gens qui transforment en identité la classique idéologie souchienne, ou en dynamisation économique les cadeaux faits aux puissants…

Non, non: on trouve aussi du vieux, du solide, du pas voilé, du brutal.

En ces temps pathologiques de commémoration « du monde bipolaire » ou de la boucherie la plus stupide que l’histoire ait jamais connue, c’est à Eric Raoult, ancien chiraquien passé au sarkozysme, que revient l’honneur de nous offrir un petit retour dans les années 80 et à l’ère soviético-fascisto-idéologico-putride qui a tendrement bercé notre enfance.

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Eric Raoult, défenseur de l'identité nationale en péril

Monsieur Raoult est loin d’être un novice. Vivant aux frais de la République en tant qu’élu RPR depuis bien longtemps, l’homme a été deux fois ministre sous le regretté et peut-être bientôt condamné, Jacques Chirac. Homme de droite traditionnelle, il a entonné des antiennes aujourd’hui passées de mode. Le retour de la peine de mort, par exemple, pour laquelle il signa un projet de loi en 2004. L’invective anti-pédés, aussi, parce que quand même, le papa, la maman, tout ça, c’est la nature. Et puis le couvre-feu pour les jeunes à l’identité nationale pas très stable, décrété avant tout le monde lors des émeutes de 2005, dans sa bonne ville du Raincy où, en y réfléchissant, tout Français sain d’esprit et à l’aise dans son nationalisme ne peut que mourir d’envie de déménager…

Bref, sans fioritures: du vieux, du solide, du brutal.

Mais voilà, comme pour de nombreux transfuges du chiraquisme hard, M. Raoult était pour ainsi dire entré en hibernation depuis l’avènement du Grand Homme.

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Eric Raoult a su s'organiser pour résister à l'hiver post-chiraquien

Il y avait donc bien longtemps qu’on ne s’était plus réjoui en l’entendant exposer ses vues. Combien d’années écoulées sans la réjouissance que procurait au peuple hagard le miel de ses pensées!

Mais comme mon ami Benito Gonzo le faisait remarquer il y a quelques jours, le Débat sur l’Identité Nationale est un véritable élixir de jouvence, capable de relancer la vieille machine nationaliste en un tour de manivelle. Quelques heures de débat, et la flamme brûle à nouveau! Quelques contributions subtiles, et on y croit comme jamais on y a cru! Les vaisseaux bouchés de la vieille droite se dilatent, le taux de prothrombine identitaire retrouve des couleurs! Et, miracle!, les vieux barons de la droite retrouvent l’usage de la parole!

L'identité Nationale, Propre et Blonde, offre une cure de jouvence pour la vieille droite fatiguée

L'identité Nationale, Propre et Blonde, offre une cure de jouvence à la vieille droite fatiguée

Une fois la droite revigorée, l’Identité Nationale peut désormais être mise à toutes les sauces. Finis les débats, place à la conquête! Et lorsque M. Raoult entend dire qu’une auteure primée par l’Académie Goncourt a osé déclarer qu’elle appréciait fort peu l’atmosphère  viciée de la France sarkozyste, c’est comme une affaire d’honneur que M. Raoult, tout prêt à marcher sur le Palais Bourbon qu’il sous-préside, entend prendre la chose!

En quoi le crime de Marie Ndiaye consiste-t-il? Simplement à avoir décrit avec le talent qu’on lui connaît le climat qui règne dans ce pays depuis 2007:

Nous sommes partis juste après les élections en grande partie à cause de Sarkozy (…). Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité…

On n’en retirerait pas un mot… Nous sommes donc tous complices, aux yeux de M. Raoult, du crime d’atteinte à l’Identité Nationale:

Monsieur Éric Raoult attire l’attention de M. le ministre de la culture et de la communication sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt. En effet, ce prix qui est le prix littéraire français le plus prestigieux est regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française. À ce titre, le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l’image de notre pays. Les prises de position de Marie Ndiaye, Prix Goncourt 2009, qui explique dans une interview parue dans la presse, qu’elle trouve « cette France [de Sarkozy] monstrueuse », et d’ajouter « Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux », sont inacceptables.

Tout y est. Le vieux respect stupide de la vieille droite pour « le prestige » du « prix littéraire ». L’idée que les honneurs publics achètent le silence et la soumission. La conviction que tout producteur culturel est avant tout investi d’une mission de représentation de « l’honneur national ». Tout cela est rance, archaïque, grotesque et… tellement dépassé.

Mais M. Raoult, durant son hibernation, a pourtant pris le temps d’innover. Et de comprendre qu’avec du vieux, on pouvait faire du neuf. Pourquoi en rester à l’ancien nationalisme ou à l’antique respect des honneurs poussiéreux? Croisons les idéologies, mixons les pratiques (pourvu qu’elles ne soient pas sexuelles)! Et allons y: puisqu’on célèbre à la fois Notre Identité Nationale et la Chute du Mur de Berlin, pourquoi ne pas créer une nouvelle forme d’identité française? L’Identité Nationale Française et Aussi Soviétique!

Tonton Brejnev, sponsor sexy de l'identité nationale française

Tonton Brejnev, sponsor sexy de l'identité nationale française

L’Identité Nationale Française et Aussi Soviétique, ou INFAS pour les partisans, consiste à prendre pour seule critère d’évaluation la valorisation du pays et de son régime. Interdit, désormais, de dire du mal de notre merveilleuse contrée, de ses beaux dirigeants, de ses merveilleux députés, de son pinard, de ses bagnoles, de ses entreprises de BTP tentaculaires, de sa littérature, de sa police, de son armée, de sa  gastronomie, de ses plages, de ses champions sportifs, etc. Critiquer, désormais, revient à sortir de son « devoir de réserve ». Car comme sous le bon vieux régime soviétique, les mots les plus simples (comme devoir, ou réserve) n’ont plus que le sens que les dirigeants veulent bien leur donner

Critiquer l’État, c’est salir la France! Se plaindre des embouteillages, c’est salir la France! Cracher sur les juges, les professeurs et les fonctionnaires en général Émettre des doutes sur le climat politique actuel, c’est salir la France…

Convertir une figure de la droite réactionnaire et bourgeoise aux vertus du fonctionnement soviétique 20 ans après la chute du système, voilà un sacré exploit. Remercions les commémorations et M. Besson, artisans involontaires de cette surprenante métamorphose.

Et réjouissons-nous: alors qu’il nous regarde de là-haut,  tout orné de médailles, c’est tonton Brejnev qui doit avoir chaud au coeur…

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12 Responses to “Eric Raoult et le nationalisme soviétique, ou comment l’identité nationale et le délire commémoratif redonnent des couleurs à la vieille droite française”

  1. anita writes:

    Outre sa cuistrerie et sa propension aux rodomontades, cette droite-là a quand même un sérieux problème de timing : cette interview datait d’avant le prix Goncourt!
    Sinon, sur le blog Nos députés :
    http://www.nosdeputes.fr/eric-raoult
    le champs lexical du sieur est assez intéressant à observer.

  2. LGB writes:

    Merci pour ce lien. C’est extraordinairement instructif en effet…

  3. Le Juge Ti writes:

    M. Raoult s’illustre comme il peut. Le voilà donc nostalgique du Prix Lénine. C’est la grande force du sarkozysme que de susciter des monstres idéologiques, d’improbables synthèses. Merci pour cette éclairante analyse – et une analyse féroce et drôle.

  4. môssieu Loyal writes:

    je ne peux m’empêcher, Monsieur Barnum, de reconnaître à ce « vrai français » le mérite de la cohérence : il s’est abrité derrière l’image de Marie Ndiaye, pour venir me faire concurrence dans le rôle du clown… blanc !

  5. Javi writes:

    J’attendais avec impatience de voir ce que vous alliez pouvoir en dire, et je ne suis pas déçu! Merci pour vos billets..

  6. h16 writes:

    Rien que ton titre de billet vaut le déplacement !

    :)

  7. eclipse writes:

    Le débat sur l’identité nationale n’intéresse pas que la droite extrême et l’extrême droite. Les Ateliers de l’Eclipse, association d’artistes-recycleurs, sont sortis de leur légendaire politique de réserve (quoique l’on ne nous ait pas encore donné le Goncourt) pour s’exprimer dans le Nouvel Observateur.
    En gros, le débat est désormais clos puisque l’identité nationale, ça n’existe pas.
    Bisous rouillés.

  8. môssieu Loyal writes:

    vous avez vu, Monsieur Barnum ? ça n’a pas l’air de passionner le populo, leur débat sur l’identité nationale… Aussi, et puisque le nommé Besson l’a voulu, je propose qu’il le lance, son débat. Et il n’aura pas besoin d’aller chercher Mimile à quatorze heures. Pendant que le petit cirque électoral nous faisait de la concurrence, en 2007, il avait défini Sarkozy comme un… néoconservateur-américain-à-passeport-français. Et on n’ose croire qu’il a changé d’avis, pour un simple maroquin. Aussi je crois que le plus simple serait que le Besson nous explique : quels sont, ces mystérieux attributs, qui ont fait qu’ensuite il a pu voir en Sarkozy un vrai français-de-chez-français !

  9. Miguel Enfoiros writes:

    Cet Eric Raoult est si réjouissant !!

    Qui pourrait soupçonner l’esprit complexe de Bruno Mégret derrière ce physique de Winnie l’Ourson ?

    Quant à Eric Besson, notre éminent consultant Hans Grüber lui rend cette semaine un vibrant (et interminable) hommage.

    Dire que certains osent affirmer que « l’identité nationale, ça ne vous regarde pas »… Un comble.

  10. luc writes:

    eh bien moi ce que j’aime chez ce Raoult, Miguel Enfoiros : c’est qu’il est modeste. Car en réalité Hortefeux n’est pas seul à avoir reçu un… « Prix de la lutte contre l’antisémitisme », le 13 décembre, lors de la mémorable sauterie de l’UPJF. Il y a eu un deuxième prix, pour une nommée Lunela (qui émarge au budget de l’Elysée). Et il y en a eu un troisième pour… ? pour… ? Hé oui : pour ce bon Raoult -qui a trouvé ça, si naturel, qu’il ne s’en est pas même vanté.

  11. môssieu Loyal writes:

    je ne vous avais jamais dit, Monsieur Barnum, mais il se trouve que mes grands-parents ont été déportés.
    Aussi j’espère, que si cette chambre patronale (UPJF) a remis un prix en argent à Hortefeux and Co, elle a au moins eu la toute-relative décence de sortir la somme de sa poche, et non : de celle, de la « Fondation pour la mémoire de la Shoah »…

  12. Miguel Enfoiros writes:

    Je trouve assez effarant que ces crétins de l’UPJF décernent un pareil prix à Hortefeux quelques jours après qu’il ait sorti sa phrase arabophobe.

    ça sonne un peu façon « chacun pour soi dans la lutte contre la xénophobie », au minimum.

    Encore un peu, et l’UPJF décernera ses prix aux cadres du FN. Je vois pas la différence, là.

    Par ailleurs, le Docteur Hans Grüber a enfin pondu sa longuissime interview consavrée à l’Hidentité Nationale. Il faut avoir un peu de temps devant soi, mais l’avantage c’est que la Confrérie a fait le tour du sujet grâce à cet intervenant :

    http://consanguin.blogspot.com/2009/12/hidentite-nationale-linterview-1.html

    http://consanguin.blogspot.com/2009/12/hidentite-nationale-linterview-2.html

    http://consanguin.blogspot.com/2009/12/consanguin-poursuivons-cher-docteur.html

    Et un résumé, pour les Souchiens à compréhension ralentie :

    http://consanguins.blogspot.com/2009/12/hidentite-nationale.html

    Bien à vous, LGB !