Nicolas Sarkozy, la réforme judiciaire et les progrès de la civilisation: mettre à l’abri les puissants

buffallobillNous y voilà. Plus qu’un petit effort, un petit coup de rein supplémentaire, et la France sarkozyste sera enfin mûre pour le césarisme absolu.

Mardi 1er septembre, Nicolas Sarkozy a reçu le rapport de la fine équipe de  laquais juristes chargée de charcuter le système pénal  français sous la houlette du magistrat en retraite Léger. Les vigoureux réformateurs, sélectionnés avec grand soin par les dresseurs du Barnum sarkozyste, ont travaillé à la serpe, transportés qu’ils étaient par  l’allégresse qu’inspiraient à certains d’entre eux les promotions dont ils bénéficiaient pour leurs loyaux services.

Nicolas Sarkozy va donc pouvoir « arbitrer » un rapport dont le contenu a été dicté par lui-même à la lettre près: l’analyste curieux pourra se livrer à un passionnant travail de collation en rapprochant le torchon Léger aux déclarations à l’emporte-pièces de Notre Président lors de la dernière rentrée de la Cour de cassation. Le suspense quant au devenir de ce rapport n’est d’ailleurs pas bien grand, puisque l’homme au kärcher s’est immédiatement fendu d’un communiqué: figurez-vous que, le jour même de la remise, notre surhomme de président a déjà lu et, en gros, validé les travaux de la commission qui lui sert sur un plateau son propre programme de destruction massive des institutions:

Il a notamment relevé la qualité des propositions visant à simplifier les  procédures d’enquête et de jugement en renforçant le respect des droits des mis en cause et des victimes.

Et, pas honteux, et tout à ses références culturelles péniblement assimilées grâce aux fiches de Guaino, Notre Président nous déclare que sa réforme, qui garantira tranquillité, luxe et protection aux amis du pouvoir,

constitue un véritable enjeu de civilisation.

Le tout, c’est d’y croire… et d’y faire croire. La machine de guerre est lancée, la propagande bat son plein. La Pravda a lancé l’offensive, Téléplouk tourne à plein régime: ne craignez rien, mère Michu, il n’y aura plus de vilain juge Burgaud pour vous jeter sur la paille des cachots humides, papa Sarkozy vous protégera, et Dadame Carla viendra vous border en tenue de plage… Tout est beau, tout est bien, tout est grand et lumineux: mère Michu, tu ne t’en rends pas bien compte, toi qui ne portes qu’une montre merdique – de fabrication chinoise – achetée 14 € 99 sur un étal du marché, mais c’est vraiment la civilisation qui avance.

Eh oui. Car voyez-vous, le juge d’instruction, ce monstre, ce vampire, cette pourriture qui jouissait  perversement d’étrangler le justiciable et les petits chats dans les rêts de l’iniquité et du déni de justice, le juge d’instruction, c’est fini. Et pourtant, il en aura fallu des luttes. Car avant l’arrivée au pouvoir de Sarkozy Premier le Libérateur, l’horrible monstre aura sévi pendant deux siècles! Deux siècles durant lesquels la civilisation était au point mort. Deux siècles d’absolu scandale où des juges pouvaient enquêter de manière indépendante. Et puis 25 ans où ils ont eu l’outrecuidance de mettre en examen… des hommes politiques. Il aura fallu deux siècles pour prendre la mesure de notre erreur, deux siècles pour que nous vienne un sauveur, deux siècles pour accoucher du rapport salvateur que chacun attendait. Quel aveuglement étonnant!

sarkocheval
Réformons la justice comme des cowboys et aidons la civilisation à progresser!

Mais, Dieu soit loué, après ces deux siècles de barbarie et de ténèbres, un halo de lumière descendu des cieux a baigné les yeux de Notre Président, une musique enchanteresse a délecté ses oreilles: Law and Order, une super série tous les soirs de 22 à 23h sur Téléplouk. Il y avait Monsieur Votre Honneur, Monsieur Mesdames et Messieurs les Jurés Cet Homme est Coupable, et puis aussi Monsieur Objection Votre Honneur qui bondissait sans cesse de sa chaise dans un beau costume de maquereau, c’était vraiment formidable. Mais bizarrement, nulle part on ne voyait Monsieur Juge d’Instruction. C’était un signe : la France se fourvoyait.

Et à ce signe, en arrière fond, s’ajoutaient d’autres images moins lumineuses et d’autres musiques moins sucrées, mais qui s’imposaient souvent à l’esprit de Notre Président: des proches si gentils mis en examen par des juges indélicats par exemple, dont les sanglots déchirants résonnaient dans les couloirs élyséens devenus champs des larmes.

Alors l’idée a germé. Et à l’époque où les droits des parties avaient été développés comme jamais auparavant, et où tout le monde planchait sur l’amélioration du système pénal, où la collégialité de l’instruction était mise en place, le couperet est tombé. Inutile de s’embarrasser des conclusions de la commission Outreau ou des débats tenus dans les colloques qui se sont tenus par dizaines ces derniers mois, Nicolas Sarkozy avait la solution: fini le juge d’instruction! Les enquêtes à charge et à décharge seraient désormais confiées au parquet, en tout dépendance…

Progrès de civilisation… C’est face aux déclarations les plus ronflantes qu’il faut tendre l’oreille avec le plus de soin. Et en l’occurrence, on n’est pas déçu. Car cette idée lumineuse fait aujourd’hui pâlir de jalousie Berlusconi lui-même, que son parquet italien indépendant fait plus souffrir encore que son lifting et ses implants aux époques de grande chaleur.

Détaillons un rien le scandale.

Alors que le juge d’instruction était couvert de boue sous prétexte qu’il n’instruisait pas véritablement « à charge et à décharge », le parquet, qui sera ensuite chargé de requérir contre le prévenu qu’il fera comparaître, sera lui parfaitement capable de le faire. L’institution chargée de mener les poursuites est donc, d’après ce phormidable programme, plus à même d’être impartiale qu’un juge du siège indépendant. La logique échappe.

Il y a par contre des logiques qui, elles, n’échappent pas du tout.

Alors que le juge d’instruction était couvert de boue sous prétexte qu’il taraudait les politiques, le parquet sera lui parfaitement capable de les laisser tranquilles. Les poursuites seront décidées par un parquet directement dépendant du pouvoir exécutif, dont on peut être certain qu’il donnera ses ordres. Rachida Dati, du haut de son incompétence, ne se proclamait-elle pas « la chef du parquet »?

Et alors que le juge d’instruction était couvert de boue sous prétexte qu’il avait été dur avec les faibles accusés d’Outreau (car le juge d’instruction, c’est Burgaud et vice versa), le parquet sera lui parfaitement capable de devenir myope à volonté et d’oublier totalement ceux que le pouvoir aura décrété intouchables. C’est bien à la réapparition d’un caste que nous assisterons, celle des individus que la justice n’aura plus les moyens d’importuner: les amis du pouvoir pourront dormir tranquille.

La suppression du juge d’instruction, ce fabuleux progrès de civilisation,  nous promet tout simplement simplement la nuit du 4 août à l’envers: un retour, par la petite porte, de la distinction institutionnelle entre le uulgum pecus et ceux que le pouvoir dote d’une essence supérieure.

Monsieur le Procureur instruisant à charge et à décharge

Et pour le uulgum pecus, l’addition sera salée: avec un parquet qui se contentera d’avaliser les actes d’une police dont les enquêtes ne seront plus contrôlées par un magistrat indépendant, le justiciable assistera impuissant à la flicarisation de la justice, et au triomphe de la Place Beauvau. Il constatera ainsi à ses dépens que Nicolas Sarkozy est demeuré ce qu’il avait si longtemps été:  un ministre de l’intérieur. Un flic à la tête d’un État tout entier laissant la bride sur le cou à un ministre de l’intérieur multipliant les déclarations nauséabondes. Beau progrès.

Comment donc le clan sarkozyste peut-il avoir l’audace de présenter sans trembler un projet à ce point ordurier? Peut-être parce qu’il considère que le niveau de conscience politique et de capacité de prévision du peuple français est peu ou prou celui d’un troupeau de porcs que l’on mène à la glandée, et qu’il se donne les moyens médiatiques et propagandistes de les rabaisser à un tel niveau. Nicolas Sarkozy est la Circé de la France d’après…

Si cette réforme, annoncée de longue date, machinée à grands coups de démagogie et construite avec la régularité et la finesse d’un bulldozer ne déclenche pas un grand sursaut d’indignation générale, on saura alors de façon certaine que Nicolas Sarkozy pourra continuer à piétiner le pays sans risquer grand chose.

Et croit-on que le projet s’arrête là. Certes non. Il y a la suite: la destruction du droit des victimes, (contre toute attente!), la plaisanterie du plaider coupable, l’obscurité des procédures. Mais la suite, je vous la réserve pour plus tard. La reprise de contact avec l’univers sarkozyste est déjà suffisamment difficile.

Je vous souhaite à tous énormément de courage pour cette rentrée politique qui s’annonce tout simplement monstrueuse.

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10 Responses to “Nicolas Sarkozy, la réforme judiciaire et les progrès de la civilisation: mettre à l’abri les puissants”

  1. luc writes:

    en matière de justice, que le hideux hibou commence donc par tenir sa promesse de campagne : celle que les particuliers puissent saisir le Conseil Supérieur de la Magistrature, en cas de « défaillance » manifeste d’un magistrat.

  2. Dartagnons writes:

    Quel plaisir de vous lire à nouveau.

    Le fond et la forme, et quelle forme !

  3. LGB writes:

    Cher Luc, cher Dartagnons,

    Merci de votre fidélité et de votre soutien en cette période de reprise d’activité bloguesque!

  4. Le Juge Ti writes:

    Cher Grand Barnum,

    merci pour vos bons souhaits de rentrée. Vous lire rend la chose plus supportable en fait. Le fond et la forme : je souscris pleinement aux compliments formulés plus haut. Personnellement, j’aime beaucoup les illustrations (Sarko à cheval est savoureux) et les légendes.
    Je crains bien hélas qu’il n’y ait pas de sursaut d’indignation générale. Je parie que le sujet ne sera guère évoqué, ou alors sous la forme caricaturale que vous dénoncez. Sarkozy peut compter sur l’impéritie, la tendance à la simplification à outrance et la complaisance de divers organes médiatiques.

  5. farine writes:

    Cher Grand barnum,

    Vous n’avez pas compris que la clientèle de la justice est uniquement celle, en cours de réinsertion dans la prison du « prophète », visible sur tous le écrans actuellement. Il n’y pas de Madloff en France… Les petits (tes) juges plein(e)s d’aigreur n’ont qu’à devenir députés européens; certains en sont verts.. de rage.

  6. Germaine Michu writes:

    Objection, Monsieur Barnum, là où vous m’avez apostrophée : « mère Michu, tu ne t’en rends pas bien compte, toi qui ne portes qu’une montre merdique – de fabrication chinoise – achetée 14 € 99 sur un étal du marché ». Car moi, Germaine Michu, même avec ma montre à 14 € 99, j’ai mon élégance naturelle. Tandis que le hideux hibou, comme dit luc : même avec la plus coûteuse des Rolex au poignet, et même avec ses costumes style KGB à plusieurs milliers d’euros, il aura toujours l’air d’un plouque. Et si je vous le dis, c’est pas pour me hausser du col mais parce que c’est vrai.

  7. môssieu Loyal writes:

    je crois bien, Monsieur Barnum, que madame Michu a mis le doigt sur le problème : c’est précisément parce que le sarcaud a l’air d’un plouque que les ratés et les médiocres peuvent si facilement s’identifier à lui, et partant de là, voter pour lui !

  8. pièce détachée writes:

    Et que ferait-il d’un juge d’instruction, lui qui n’en a aucune digne de ce nom — pas plus qu’il n’a de goût, ni de savoir-vivre, ni rien en lui-même, mais seulement des costumes d’emprunt ?

  9. Germaine Michu writes:

    il ne s’agit pas, pièce détachée, de regretter (!) le juge qui de tous temps a toujours reçu des instructions : mais de constater le contexte d’aggravation dans lequel s’inscrit, sa suppression.

  10. pièce détachée writes:

    C’est bien là ce qu’il me semblait avoir constaté tout comme vous, ma chère Germaine.