Nous sommes tous sarkozystes !

The Marvellous Cats and PigsIntéressante matinale sur France culture mercredi 9 avril dernier. Olivier Farron, directeur de « la prestigieuse École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud » (cette grotesque formulation est © France Culture) y était interviewé, et nous livrait ses analyses concernant la « crise » actuelle des Sciences humaines et sociales (SHS) et le moyen d’en sortir. Le Prestigieux Directeur se battit donc pour prouver combien les SHS sont… utiles à la France.

On pouvait s’attendre à des réflexions sur l’enrichissement intellectuel ou la portée à long terme de telles études. Il n’en fut rien. Le Prestigieux Directeur cita en exemple les Prestigieux Étudiants qui, spécialistes de littérature indienne, seraient ensuite aptes à négocier des contrats en vernaculaire et sauraient ainsi se rendre économiquement utiles.

Comment penser contre soi

Evidemment, un argument de ce type devient grotesque lorsque les Prestigieux Étudiants étudient, par exemple, la littérature française du seizième siècle. Leur existence, pourtant, serait aisément justifiable au moyen d’arguments intellectuels un peu plus mûris. Mais lorsque l’on est parti dans la direction prise par le Prestigieux Directeur, cela devient très délicat. Négocier des contrats avec les Valois peut-être ? De qui se moque-t-on ? Bref, le Prestigieux Directeur s’est tout simplement tiré une balle dans le pied en créant, au sein même des SHS, une frontière entre SHS-potentiellement-utiles-si-on-fait-un-petit-effort et SHS-très-visiblement-inutiles-et-donc-bonnes-pour-la-fosse-à-purin.

Heureusement, il reçut le soutien d’une Prestigieuse Étudiante qui, après avoir passé quatre ans dans sa Prestigieuse École, a décidé d’abandonner la Prestigieuse Recherche en SHS pour aller enseigner dans un Pas Vraiment Prestigieux Collège. Et l’ex-Prestigieuse Étudiante de nous décrire l’infini plaisir qu’elle ressent à « retrouver le monde réel » (sic). Façon de dire soit que les chercheurs en SHS n’existent pas, soit qu’ils sont coupés du monde (et donc bons pour la fosse à purin).

Façon de dire, mais surtout façon de parler. Prestigieux Président et Prestigieuse Étudiante parlaient tous les deux la langue la plus managériale possible, celle de la DRH, de la presse, bref, du sarkozysme le plus brut. La langue de ceux qui pensent qu’il faut se mettre au travail et penser moins. Que la littérature -et les SHS en général- ne « servent » finalement à rien si l’on ne parvient pas à leur dégoter une application directement rentable. Qu’elles doivent donc constamment justifier leur existence, remise en question année après année, mois après mois, jour après jour. Qu’un projet intellectuel ne peut valoir par ou pour lui-même. Que les quelques îlots où une activité désintéressée, essentielle à l’équilibre d’une société, pouvait encore subsister (dont la Prestigieuse École) doivent illico rentrer dans le rang.

Don’t Think of an Elephant

Nos deux interviewés seraient-ils sarkozystes ? Certes non. Si tel était le cas, ce billet n’aurait aucun intérêt. Non, ce qui est symptomatique (et véritablement intéressant) ici, c’est que ni l’un ni l’autre ne souscrivent véritablement aux choix idéologiques de Notre Président en matière de politique culturelle, de choix d’éducation et d’orientation de la recherche. Mais malgré leur armature intellectuelle, que l’on peut supposer solide et, surtout, « Prestigieuse », ils n’ont ni l’un ni l’autre réussi à se défendre contre la diffusion de la pensée sarkozyste. Ce qui les amène à présenter leur point de vue en utilisant précisément les mots et les modes de pensée qu’ils entendent combattre…

Cette intéressante défaite, représentative d’autres échecs argumentatifs accumulés jour après jour, m’a remis à l’esprit les réflexions formulées il y a quelques années, par George Lakoff, professeur de linguistique à Berkeley.

Lakoff n’aurait sans doute pas construit son argumentaire de manière aussi piteuse. Dans son ouvrage essentiel Don’t Think of an Elephant: Know Your Values and Frame the Debate–The Essential Guide for Progressives, Lakoff analyse la manière dont les conservateurs américains sont parvenus à imposer au monde entier leur mode de pensée et leurs références, de telle sorte que les démocrates, lorsqu’ils cherchent à s’opposer à eux, se trouvent contraints d’utiliser les cadres de pensée et le lexique créé par leurs adversaires. La solution ? Frame the debate : imposez vos propres cadres de pensée, vos propres références, sortez du carcan bâti par ceux dont vous n’acceptez pas les raisonnements et pensez plus à l’aise…

Don’t think of an elephant est donc un livre essentiel, qui permet de comprendre pourquoi il est si difficile de répondre à ces fausses évidences sans cesse rabâchées, sans cesse infligées à tous et à toutes et dont les divers contradicteurs ont tant de mal à se dépêtrer… Plus important, il permet de contrer la fâcheuse tendance que nous avons tous à penser à partir des cadres intellectuels imposés par les médias, la propagande sarkozyste et la doxa molle…

Don’t think of an elephant sera donc notre premier Clystère du Barnum, et le premier lavement intellectuel qui favorisera l’évacuation du sarkozysme latent qui sommeille en chacun de nous : le sarkozysme linguistique et argumentatif. Bref, courez l’acheter.

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2 Responses to “Nous sommes tous sarkozystes !”

  1. Rébus writes:

    Les prestigieux étudiants de ces prestigieuses écoles sont tous prodigiuesements formatés à gober le disscours du tout petit prestidigitateur.
    Merci pour le tuyau sur le livre

  2. Seb writes:

    Souvent, mes étudiants me demandent à quoi sert tel ou tel concept mathématique. J’imagine aisément qu’ils auraient une question similaire s’ils étaient étudiants d’une autre discipline. Et j’imagine aussi qu’il demandaient à l’école primaire, au collège ou au lycée : « A quoi servent l’histoire, le latin, le dessin… ? » Pour ma part, ma réponse est invariable : « Ca sert à être moins con(ne). »