Retour, ou pourquoi il faut malgré tout continuer

Retour de vacances. Désespoir.

Comment ne pas constater que (comme à chaque retour de vacances), le sarkozysme n’a fait que croître et embellir, et qu’il est de plus en plus difficile de suivre. Comme si la sphère sarkozyste luttait contre les critiques en accumulant les excès pour que les critiques cèdent, épuisés par le rythme qui leur est imposé…

Alors que la personnalisation du pouvoir s’est définitivement imposée (Dadame Carla est partout, donne des interviews de cinq pages dans Elle, pose pour Vanity Fair sur les toits de l’Elysée, et crie à tue-tête son désir d’enfant présidentiel pour bien nous préparer à la déferlante médiatique qui nous guette si le désir en question devient réalité), que le pouvoir intervient directement pour enrichir, aux frais du contribuable, celui qui fut l’incarnation même des dérapages financiers des années 80, que le spinning prend ses aises comme jamais et que l’on s’apprête à mettre au pas la magistrature… on est lâchement saisi par 1. une envie de tranquillité, 2. un doute.

Oublier Sarkozy ?

Pourquoi ne pas envoyer tout par dessus bord, tout débrancher, et vivre sans entretenir le moindre contact avec le déferlement tantôt acide, tantôt sirupeux, du Barnum sarkozyste? Comme le suggérait Léon Werth dans ses mémoires, penser contre la médiocrité de ceux qui nous gouvernent, n’est-ce pas, d’une certaine manière, limiter ses propres perspectives ?

Il y a quelque chose d’antique dans cette tentation récurrente. Portique ou jardin, à vous de voir, mais se couper du monde (médiatique) pour vivre loin de cette agression permanente peut avoir quelque chose de réconfortant.

Le problème, c’est que le versant sombre de cette attitude de retrait existe aussi. Il revient à cultiver l’indifférence… dans la mesure où le sarkozysme ne vous touche pas directement. Mais si certains (dont je suis, je le reconnais) pourraient à la rigueur oublier (de façon certes factice, mais efficace quand même) le sarkozysme parce qu’ils peuvent aménager leur existence et éviter d’en subir les foudres, d’autres se le prennent en pleine poire.

Jouer les philosophes antiques risque par conséquent de se muer en solipsisme un rien poisseux: moi, je m’en fous, parce que moi, je m’en sors. C’est ce qu’exprime une belle chanson du Chanteur Masqué de l’Apocalypse, que les amateurs d’humour trash connaissent déjà sous le nom de DidierSuper (et qu’ils peuvent écouter sans mal sur Deezer, en particulier son innénarable « marre des pauvres ») : Rien à foutre du nouveau président

Le Chanteur Masqué – Nouveau Président envoyé par D_Super

Et c’est évidemment là que ça coince…

À quoi bon ?

Problème : à quoi sert un blog antisarkozyste ?

Un ouvrage très déprimant que je lisais récemment (M. Angenot, Dialogue de sourds, traité de rhétorique antilogique) met en question la simple possibilité de convaincre rationnellement son prochain. Écrire un blog antisarkozyste reviendrait-il simplement à se flatter soi-même et à donner du grain à moudre aux convaincus ?

Peut-être, mais pas seulement.

S’il est effectivement difficile de démonter l’absurdité de la politique sarkozyste à des sectateurs quasi mystiques, il est un angle d’attaque qui mérite d’être privilégié. Celui de l’habitude.

C’est l’Éloge de la démotivation, de Guillaume Paoli, qui m’a donné l’idée d’aller voir du côté de La Boétie pour aborder la question. Paoli et La Boétie ont raison : le problème principal est celui de l’habitude. Citons le Traité de la servitude volontaire du copain de Montaigne :

L’habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s’habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer. [...] Si bon que soit le naturel, il se perd s’il n’est entretenu, et l’habitude nous forme toujours à sa manière, en dépit de la nature.

Si un blog antisarkozyste ne va évidemment pas changer la face de la scène politique, il peut simplement contribuer à enrayer le processus de normalisation (déjà bien avancé) du sarkozysme.

Un mois de vacances, et l’on a soudainement l’impression que, pour la presse, tout est normal. Carla partout, c’est normal. Un président qui se comporte comme une petite gouape et ricane pendant la sonnerie aux morts, c’est normal. Un ministère de l’identité nationale, c’est normal. Des charters à foison, c’est normal. Piétiner la sécu, c’est normal. Mettre à l’encan ce qui a été payé par la collectivité, c’est normal. Ridiculiser ce qui faisait le fondement du pacte social en France (solidarité etc.), c’est normal…

La France s’habitue. Bientôt, elle acceptera des « réformes » qui l’auraient fait descendre dans la rue il y trois ans. Ce qui est aujourd’hui scandale trouvera sa place dans le paysage et pourra sédimenter tranquillement, même face à ceux qui n’étaient, au début, pas d’accord.

À quoi bon donc ? Simplement à titiller un peu la force de l’habitude

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2 Responses to “Retour, ou pourquoi il faut malgré tout continuer”

  1. Rébus writes:

    Didier Super et Éloge de la démotivation, que du bon !!

  2. Le Juge Ti writes:

    « enrayer le processus de normalisation »… Tout est dit, il me semble.
    Notre président s’est fait une spécialité des fausses évidences, des pétitions de principe et des généralisations abusives, inlassablement martelées par lui-même et dont des segments entiers sont repris tels quels par des médias incapables d’en déceler le caractère problématique et, pire encore, par cet individu omniprésent, ayant des idées sur tout et plaisamment nommé par eux « l’homme de la rue » lorsqu’il ne se fond dans la catégorie des « anonymes ».
    Au chapitre de ces fausses évidences le désormais célèbre « travailler plus pour gagner plus ». Il m’arrive de m’en servir – ironiquement certes, mais est-on toujours bien compris ? Pourtant, on pourrait envisager les choses tout autrement : « travailler autant pour gagner plus » par exemple, ce qui s’appelle une augmentation de salaire. J’ai testé la formule, mais j’ai eu l’impression, à la mine consternée de mes interlocuteurs du moment, d’avoir proféré une incongruité. On ne change pas si facilement la « petite musique sarkozyste »…
    J’en reviens donc à ce que j’écrivais plus haut : tout est dit.