La presse écrite, la servilité et l’existence lexicale de Carla Bruni

On raconte que, depuis l’élection d’Obama, Carla Bruni ne va pas bien.

Qu’elle a l’impression que, sur la scène internationale, elle va se faire voler la vedette… par la célèbre Michelle. Pas de doute: entre une diplômée de Harvard devenue célèbre pour ses compétences juridiques et son engagement (réel, pas seulement sur les photos) dans le monde associatif et une milliardaire ayant fait la une des journaux en dévoilant son intimité, le choix est vite fait. Quoi que… Si l’on mesurait le développement mental d’une population à l’aune de ses admirations, la France serait mal partie.

Donc, Dadame Carla est inquiète pour sa popularité. Il faut dire qu’une fois de plus, la cellule de com sarkozyste a décidé de modifier l’image de la VFP (Vrai Femme de Président) en lui faisant délaisser la presse écrite et envahir les plateaux télé. Téléplouk et l’ORTF sont ainsi devenus les écrins délicats permettant à la VFP de donner, environ un jour sur deux, toute la mesure de son talent.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où la presse écrite couchée « sérieuse » faisait ses chous gras de la nouvelle reine. Et où même Libé, qui n’avait pas encore été violenté par la police et n’hésitait pas à faire la carpette devant l’Elysée, offrait à Dadame Carla de diriger l’un de ses numéros.

Si ladite presse sérieuse se pince aujourd’hui le nez devant les nouveaux déballages médiatico-obscènes du couple présidentiel, et laisse à la tévé le soin de continuer l’entreprise de décervelage, c’est qu’il est grand temps d’aller fouiller dans ses tiroirs et d’exploiter le célèbre Grenier du Barnum pour ressortir les petites lâchetés dont elle s’est rendue coupable dans la célébration de Dadame Carla.

La question étant : comment la presse avait-elle pu tomber aussi bas.

La réponse est assez simple: Carla B. avait cela de pratique qu’elle rentrait bien dans les cases.

Si la presse parlait tant d’elle, c’était précisément parce qu’elle représentait à elle seule un topos, une semi abstraction qui se décrit et se décortique selon des schémas simples et compréhensibles par tous.

Ainsi, du journaliste qui manie péniblement les mots en vérifiant sa grammaire dans le correcteur de Word (lequel lui signale aimablement en vert les phrases trop complexes pour le crétin de base, et en rouge sa propre incompétence linguistique), jusqu’au lecteur qui les déchiffre en bégayant, le doigt sous la ligne, toute la frange de la population ayant fait le choix d’une existence sous-corticale pouvait se trouver miraculeusement contentée.

À la suite d’une enquête minutieuse et d’une scientificité incontestable, menée sur l’ensemble de la presse écrite quotidienne et hebdomadaire de décembre 2007 à septembre 2008, Le Grand Barnum est heureux de vous livrer ses conclusions quant à l’existence de Carla B. au sein de la sphère journalistique et à son adéquation à l’affaissement cérébral du pays tout entier. Cette existence se limitant à un ensemble de clichés, l’approche adoptée est strictement lexicale.

On découvre ainsi que Carla B. représente une entité journalistique (très) limitée à un ensemble lexical à quatre variables récurrentes:

  • Carlita est mutine
  • Carlita est malicieuse
  • Carlita est libertine
  • Carlita a de grandes dents

C’est évidemment atterrant, mais l’on s’aperçoit, à lire les journaux dont sont tirés les textes, que Carla y trouve son compte. Les mots de la presse ne sont que l’exact reflet de l’image qu’elle entend produire d’elle même. Même plus besoin de tenir le stylo du journaliste soumis, le tour de bonneteau fonctionne: les déclarations rombiérifiques (mon époux, mon plan de table, mes engagements, mes pauvres) se trouvent immédiatement compensées par le lexique utilisé. Carla Bruni peut ainsi « jouer son rôle de première dame » sans trop bousiller son image ou risquer de devenir une nouvelle Bernadette.

C’est ce que l’on appelle un plan com bien contrôlé, dont le génie consiste à faire croire à la presse qu’elle est irrévérencieuse alors même qu’elle sert la soupe.

Carla mutine: tellement pratique! Cela permet de mettre une peu partout une forme d’ironie (surtout là où elle n’est pas), et donc de distance très subtile. Et puis de faire apparaître un peu la femme de désir aussi.

Carla libertine: tellement pratique! On déringardise. Et puis on fait un peu la femme de désir aussi.

Carla malicieuse : tellement pratique! Cela permet de mettre de l’intelligence (surtout là où elle fait défaut) et du second degré partout. Par exemple dans des phrases du type « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde« . Et puis de faire apparaître un peu la femme de désir aussi.

Carla est dentue: Cléopâtre, c’était le nez. Carlita, ce sont les dents! Croquer, dévorer… Surtout les hommes en fait. Tellement pratique! Cela permet de mettre du désir un peu partout. Et puis de faire un peu apparaître la femme libérée aussi. Mais surtout de désir en fait.

Bizarre, on a quand même l’impression de tourner en rond…

Passons maintenant à l’examen du corpus, et donnons quelques exemples.

Carlita : tellement mutine !

Le drame, dans tout cela, c’est que tout le monde s’y met, avec la même servilité.

Que son instinct de carpette pousse Stéphane Bern aux dithyrambes les plus grotesques, on le comprend aisément :

Carla Bruni, nouvelle première dame
par STÉHANE BERN
4 février 2008
Le Figaro

Un port de princesse, une grâce mutine, un regard brûlant de femme fatale, personne n’y résiste. Grande et belle, avec son 1,78 m, ses pommettes hautes et saillantes, ses yeux de chat en amandes, l’ovale parfait de son visage que soulignent ses lèvres minces…

Le pauvre homme est en pleine transe, et trouve dans un Figaro devenu simple torchon pipole l’espace idéal pour exprimer son talent. Mais Libé s’y colle aussi, suivant en cela les indications de son rédac chef :

La première dame se range des hommes

4 février 2008
Libération

Amusée, elle fredonnait : « L’amour, pas pour moi. » [...] Et mutine, elle précisait : « Je préfère les temps en temps/Je préfère le goût du vent/Le goût étrange et doux de la peau de mes amants/Mais l’amour, pas vraiment.

Carlita : tellement malicieuse!

Quelqu’un m’a vue
17 décembre 2007
Libération

Malicieuse, intelligente, cultivée et stratège, elle impose un physique plus proche de celui de Kate Moss que de celui de Marilyn Monroe.

Rimes et raisons
11 juillet 2008
L’Express

Ailleurs, l’album reste plus machinal, même si un romantisme politiquement incorrect pointe avec le malicieux Tu es ma came.

Carlita : de si grandes dents

C’est évidemment là que la presse se déchaîne. Pensez-donc, une catégorie toute faite et proposée par l’intéressée elle-même! De quoi produire très vide des papiers pseudo-croustillants et déféquer du texte faussement impertinent au kilomètre!

Car il est vrai que c’est Carlita qui a commencé. Mais qu’ensuite, on a sauté sur l’occasion pour se donner le frisson de l’indépendance et s’imaginer qu’on avait le cran de critiquer les habitants du château. La liste est très longue, on ne cite que les perles :

Quelqu’un m’a vue
17 décembre 2007
Libération

Carla Bruni n’a jamais eu la réputation d’avoir froid aux yeux. Elle le prouve une nouvelle fois. Pas sûr que s’exposer au bras du frais divorcé la République, dans les jardins de Versailles ou à Disneyland, fera beaucoup pour enrichir son aura de dévoreuse.

La comédie au pouvoir
4 février 2008
Sud Ouest

Et surtout, sont-ils prês à remettre les compteurs du président à zéro aprè la régularisation de sa liaison avec la belle Italienne, croqueuse d’hommes de son propre aveu ?

Carla Bruni : une mariée qui dérange
8 février 2008
L’Express

Carla Bruni, «croqueuse d’amants » dira-t-elle d’elle-même dans Marie Claire, en avril 2007, met le monde à ses pieds.

Carla Bruni, nouvelle première dame

4 février 2008
Le Figaro

C’est de ses glorieuses annés comme top-modèle parmi les mieux payé de sa génération avec un pactole de quelque 10 millions d’euros, entre 1987 et 1997, qu’elle tire sa redoutable réputation de « croqueuse d’hommes » À quoi elle répliquera non sans humour « je préfère qu’on me traite de prédatrice que de vieux sac à puces. »

La confession de Carla Bruni

13 février 2008
Le Parisien

Carla Bruni-Sarkozy que l’on a souvent décrite comme une croqueuse d’hommes promet désormais d’être fidèle : «Je suis de culture italienne et je n’aimerais pas divorcer…»

Carla Bruni-Sarkozy Les secrets de sa com’

3 avril 2008
L’Express

En quelques semaines, Carla Sarkozy a gommé l’image d’écervelée frivole, de «croqueuse d’hommes » qui l’empêchait d’entrer de plain-pied dans son rôle.

«Carla Bruni-Sarkozy a une influence sur son mari »

8 juin 2008
Midi Libre

On a fait marcher nos réseaux respectifs puis on est entré en contact avec Pierre Charron, conseiller elyséen et ancien ami de Carla Bruni. On lui a expliqué qu’on ne voulait pas revenir sur l’histoire de la croqueuse d’hommes et de ses multiples fiancés. Ce qui nous intéressait, c’étaient les rapports du couple. Elle a visiblement été séduite par notre démarche

Carla, le «soft power» de Sarkozy

25 juin 2008
Le Temps

Aujourd’hui, le «paquebot» semble arrivé à bon port. Carla Bruni-Sarkozy a troqué son image de croqueuse d’hommes manipulatrice pour le statut d’outil multi-usages au service de l’Elysée. Elle arrondit les angles avec les intellectuels de gauche, elle plaît à l’opinion et, surtout, elle cadre et calme son conjoint. L’air ravi de Nicolas Sarkozy lors du voyage en Israël montre assez quel plaisir il éprouve à s’afficher avec elle.

Carlita : tellement libertine

Sommet du risque, terreur de l’indépendance, certains osent le mot : Dadame Carla est libertine !

4 février 2008
Libération

Pour parler de la jeune marié de 40 ans, autant lui emprunter paroles et musiques (1), et se contenter d’arrangements et autres remix. Cela évitera d’avoir recours au machiste « souvent femme varie, bien fol qui s’y fie », devenu totalement transgenre, mais pas spécialement inadéquat pour évoquer la surprenante union d’une femme libre, si ce n’est libertine, vaguement de gauche, à tout le moins rive gauche, avec un président de droite aux goûts popu-cheap.

«Elle veut le déringardiser»

12 mars 2008
Le Matin

Trop libertine, trop soixante-huitarde, elle finira sans doute par sortir de ses gonds. Cette fille est hors de contrôle.

Lisez la presse! Vous y trouverez du nouveau, de l’indépendance, de l’originalité, un regard non formaté sur les choses, un souffle de non-conformisme, une vision décalée du monde, un refus des clichés machistes, une discours qui ne conforte pas les préjugés, un appel à l’intelligence, un levier pour la réflexion, une incitation à penser à contre-courant, une subversion proche de la révolte, et une écoeurante odeur de dysenterie mentale.

Et surtout pas du copié-collé de communiqués de presse concoctés par et pour les puissants.

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8 Responses to “La presse écrite, la servilité et l’existence lexicale de Carla Bruni”

  1. Le Juge Ti writes:

    Analyse implacable …

    Lorsque Carla Bruni parle de « ses engagements », j’ai l’impression de lire la comtesse de Ségur où des épouses modèles visitent aussi « leurs pauvres ».

  2. b.mode writes:

    Clara et le (pas) chic type. Comme dirait l’autre chassez la naturiste, elle revient au bungalow. Ses efforts pour se faire passer pour un clône de Jackie Kennedy sont pathétiques. Résultats oeuf course, elle minaude, susurre, joue les timides et les premières communiantes. ça sonne aussi juste qu’une chanson d’Antoine…

  3. Café-Croissant-Kiwis | Café-Croissant writes:

    [...] Grand Barnum La presse écrite, la servilité et l’existence lexicale de Carla Bruni Il y a 15 [...]

  4. Mancioday writes:

    Belle enquête de fond. Faut vraiment croire qu’on touche le fond. Entre servilité et admiration béate, la presse perd de son poids et son aspect critique.

  5. Lucia Mel writes:

    la statégie du président étant qu’on s’occupe de sa femme : son écran de fumée… il veut semer le trouble dans nos esprits (double langage oblige) : j’adore Cécilia et j’épouse Carla, je suis de droite et je débauche la gauche, je tue tous ceux de mon clan qui me gênent et les soumet. Il nous rendra fous… vous dis-je.

  6. Aka 75 writes:

    Carlita, elle est banale. Aucun charme. c’est pour ça qu’elle montre son cul en permanence

  7. Le Comcombre Masqué writes:

    Dans les points positifs, il faudrait rajouter que sa soeur est sympa :)

  8. Nicolas Sarkozy, Carla Bruni et l’amour du petit peuple, ou comment le clan sarkozyste commence à sérieusement s’inquiéter | Le Grand Barnum writes:

    [...] Bruni constituait un objet médiatique simple, adaptable, efficace, et qui permettait à la presse de se sentir bien quand elle parlait d’elle. Mutine, libertine, malicieuse et dentue, elle était par la suite [...]