Entre propagande sarkozyste et pauvreté artistique: Hadopi ou les beaux jours du flicage et de l’abrutissement numérique

les-oies-du-sarkozysmeParce qu’il est fondamentalement jeune, innovant, rupturant et branché, le sarkozysme entretient un lien  fécond avec les nouvelles technologies. Qu’importe que  la malheureuse Christine Albanel prenne OpenOffice pour un firewall! Qu’importe que l’UMP et les carpettes ministérielles n’aient toujours pas compris que les sites web des valets de chambre du Président ministres n’étaient fréquentés que par des internautes en mal de rigolade venant retrouver la joie de vivre en se payant, pendant quelques minutes, la tête des puissants du jour! Qu’importe que les sites de propagande dédiés à l’Homme qui Peut Tout se Permettre aient tous la même apparence parce qu’ils sont produits par la même boîte, gavée mois après mois de deniers publics consacrés à la com’ et à l’abrutissement des masses au lieu d’être utilement employés, disons, à donner aux Universités, à l’hôpital ou à l’institution judiciaire les moyens de fonctionner! L’essentiel, c’est de se persuader que l’on est moderne, quitte à faire ricaner de soi, quitte à ce que la blogosphère retourne contre vous, dans un grand éclat de rire, toutes les armes numériques que vous avez pu mettre au point.

Mais il y a des degrés dans la propagande, comme il y en a dans le ridicule et la laideur. Et il faut reconnaître qu’une étape stade vient d’être franchie.

Le gouvernement vient en effet d’inaugurer un nouveau type de site web: le site de propagande pour une loi. La loi Hadopi, bien sûr.

jaimeartistes

Pour déféquer cette petite merveille, cher internaute, le ministère de la culture a tout d’abord pris sur son budget – celui qui ne servira bientôt plus à subventionner le théâtre public – pour engraisser une agence visiblement pleine de jeunes talents du graphisme et de l’animation flash, l’agence – au nom évocateur – JMS l’inconscient collectif, qui se dit elle-même « prête à voler au secours de vos problématiques marketing ».

La dite agence a alors mis les bouchées doubles, et a produit le site le plus laid jamais mis en ligne depuis les titres clignotants et les petites animations GIF pourries que l’on avait coutume d’admirer durant la préhistoire, entre 1997 et 2001, quand des passionnés d’histoire druidique ânonnant trois balises d’html (en fait, surtout <blink> et </blink>) passaient leur soirée à fabriquer des frames et à choisir des wallpapers qui rendaient tout illisible.

Ce site, qui prouve à lui seul que les normes de com’ visuelle les plus basiques ne sont pas encore passées dans les moeurs, s’intitule, excusez du peu, jaimelesartistes.fr.

Une fois abattu ce travail titanesque, les plumitifs du ministère, gavés à la Fuca, se sont mis au boulot, comme le rappellent les mentions légales de cette déchetterie graphique et intellectuelle:

Vous êtes actuellement connecté sur le site www.jaimelesartistes.fr, édité par le ministère de la culture et de la communication, 182 rue Saint-Honoré 75033 Paris cedex 01 France. L’animation éditoriale et les mises à jour du site sont assurées par le département information et communication.

Pour éduquer la plèbe numérique sur ces sujets auxquels la ministre elle-même ne comprend à peu près rien – sinon qu’elle doit obéir aux injonctions qui lui sont envoyées par les majors -, il suffit, selon la méthode habituelle de la com’ sarkozyste, de prendre ladite plèbe pour un ramassis fétide d’abrutis. On va donc poser des questions, dans des petits onglets, d’où, une fois qu’un crétin aura cliqué, jaillira une réponse totalement objective, rédigée dans une langue attractive employant des mots simples et des tournures pas trop compliquées pour que même un macaque numérique puisse s’en satisfaire. Florilège:

Le projet de loi respecte-t-il la constitution et les libertés fondamentales?

La réponse n’est évidemment pas : « le projet de loi Hadopi va totalement à l’encontre de la règlementation européenne et il y a de fortes chances que le Conseil Constitutionnel trouve à y redire« .

Non, en toute objectivité, le brouet que l’on nous sert est le suivant:

L’équilibre entre le droit des créateurs et le respect de la vie privée est inscrit dans le projet de loi Création et Internet. Le Conseil constitutionnel a confirmé, à de multiples reprises, la possibilité pour une autorité non judiciaire, de traiter des données personnelles, dès lors que la procédure suivie est encadrée par le législateur.

Voilà qui n’est pas tendancieux, et qui nous rassure d’emblée. La procédure de prélévement ADN à tout va, pour la moindre contravention, étant elle aussi très strictement encadrée par le législateur et ne soulevant aucun débat éthique, on attend en toute confiance, et sans aucune crainte pour les libertés individuelles, qu’un Léviathan tout neuf puisse jouer avec nos IP sans qu’un juge intervienne.

D’ailleurs, figurez-vous, l’absence de juge est une garantie pour le citoyen!  Imaginez, nous souffle-t-on  que le juge qui s’occupe de votre connexion soit… le juge Burgaud! Mieux vaut, pensez donc, une autorité non judiciaire, qui « respectera les libertés fondamentales » mises à la sauce sarkozyste. Dormez tranquilles, braves crétins, et ne vous réveillez surtout pas en période électorale!

Les autres onglets pédagogiques sont à l’avenant, et on peut les parcourir sans peine pourvu que l’on  ait l’estomac bien accroché.

Mais le site ne se limite pas à cela ses louables efforts d’éducation.

bessonalbanel

On y trouve  un lexique, rempli de bien belles définitions. « Contrefaçon », par exemple, ou « Haute autorité ». Et puis « Artistes » aussi, définition qui nous apprend que:

52 artistes ont signé le manifeste contre le piratage publié dans le Journal du dimanche du 22 juin 2008 : « Ne pillez pas nos œuvres ».

Donc, la définition d’ »Artistes » doit se comprendre comme « Individus, dotés ou non de talent, qui ont signé le manifeste sarkozyste de protection des rentes de situation« . Formidable! Après des siècles de querelles philosophiques, nous trouvons enfin le concept simple sur lequel personne n’avait encore réussi à s’entendre! Un artiste, c’est un mec qui veut toucher de l’argent pour son travail, et qui généralement, au vu de la liste, y parvient, mais en veut encore plus.

On y trouve également  un espace que l’on pourrait intituler « Comment le gouvernement va vous flanquer la trouille » (à l’époque médiévale, c’était une phase de l’interrogatoire sous torture, cela s’appelait montrer les instruments): « sanctions », « surveillance », « filtrage » sont autant de rubriques où l’internaute peut aller tranquillement découvrir l’enfer de flicage numérique qu’on lui prépare pour après-demain, tout en révisant sans en avoir l’air son idéologie sarkozyste (Est-il vrai que la « réponse graduée » est contraire aux Droits de l’Homme? La surveillance des réseaux internet n’est-elle pas une atteinte à la vie privée? Rassure-toi, internaute suspicieux mais qui a une chance sur deux – à peu près – d’avoir bien voté en 2007: la réponse est non dans les deux cas).

Et pour finir, on nous déballe une phormidable galerye d’artistes entendus au sens sarkozyste. Le gros Besson, en particulier, qui vous récite sa leçon dans son plus beau survêt, devant le mur doré du ministère de la culture: le choc édifiant de deux vulgarités, pourtant destiné à nous faire verser une larme. C’est dur d’être un artiste sarkozyste dans ce monde qui ne respecte plus rien!

Voilà donc l’outil formidable au moyen duquel notre gouvernement entend nous faire accepter Hadopi. On peut s’étonner que la stratégie consistant à prendre les internautes pour des abrutis de mauvais goût n’ait pas évolué d’un pouce en deux ans.

Mais l’on aurait tort de rire. Car, pour l’instant, cette petite porcherie numérique peut encore se prétendre strictement démocratique. Rien, en effet, ne permettrait théoriquement de porter atteinte à la vie privée des internautes:

Le projet de loi ne contient absolument aucune disposition sur la surveillance des réseaux. Pour la détection des actes de piratage, rien ne change par rapport à la situation actuelle : les créateurs suivent à la trace leurs œuvres, et récoltent l’adresse IP de l’ordinateur qui l’a illégalement téléchargé. Ensuite, ils remettent ces éléments au juge ou à la Haute Autorité qui engagent les procédures nécessaires pour identifier le pirate et prendre des mesures à son encontre.

norsefireMais cette restriction de pisse-menu, cette entrave à la liberté de contrôler qui ne satisfait que les fillettes et les raté droits-de-l’hommistes apeurés c’est déjà de l’histoire ancienne. L’heure n’est plus à la demi-mesure, c’est le moment de montrer qu’on en a.

Une fois Hadopi en place, Notre Gouvernement, qui veille à notre sécurité (« This is for your protection« , ça ne vous dit rien?), nous a déjà concocté quelque chose de plus sérieux: chevaux de Troie, filtrages, blocages, flicages, stockage de données à grande échelle et croisement sde fichiers…

Cela s’appelle Loppsi 2. Cela donnera à l’internet français de petits accents chinois. Et on en reparlera.

Similar Posts:

  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Furl
  • Technorati
  • Wikio FR

8 Responses to “Entre propagande sarkozyste et pauvreté artistique: Hadopi ou les beaux jours du flicage et de l’abrutissement numérique”

  1. Le Juge Ti writes:

    Quel plaisir de vous lire à nouveau, cher Grand Barnum ! C’est drôle et pertinent. Et l’évocation de Luc Besson m’a fait mourir de rire.

  2. Dartagnons writes:

    Humm, quel régal, l’attente en valait la peine.
    A propos de Bul Caisson, l’homme au survet à queue de pie, cette vidéo (connue mais toujours + drôle que ses films):
    http://www.dailymotion.com/video/k6lKyletftNuL7UoE5

  3. môssieu Loyal writes:

    çà n’a rien a voir avec la loi à deux pis, Monsieur Barnum, mais je m’empresse de vous donner la réconfortante nouvelle : le petit Cirque Fragnoli ne peut maintenant plus jouet à guichets fermés !

  4. Crapaud Rouge writes:

    Ce qui fait peur, c’est de mettre en rapport hadopi et le passé, car l’on constate que le contrôle social par les nombres, (aujourd’hui on dit le numérique), ne date pas d’hier. Lire cet article signalé par Rezo : http://juralibertaire.over-blog.com/article-31837516.html
    Il raconte les premiers pas de la numérotation des maisons, non pour faciliter la distribution postale, mais le flicage. A l’époque, ce genre d’initiative fut très mal reçues. J’ai donc bien peur que hadopi en arrive à s’incruster.

  5. Crapaud Rouge writes:

    Pas de nouvelles depuis bientôt un mois, je commence à m’inquiéter… LGB aurait-il été réduit au silence par des hommes de main agissant en sous main pour le nain élyséen ?

  6. sff9 writes:

    Tout à fait, c’est troublant…
    Faites-nous un petit signe !

    J’apprécie énormément ce que vous faites, en tout cas. Très pertinent, très bien écrit, très drôle, continuez !

  7. LGB writes:

    Bonjour à tous,

    Un mois de silence en effet, mais je n’ai été enlevé ni par les martiens, ni par les troupes sarkozystes. La vie professionnelle et un déménagement compliqué sont seuls en cause…

    Je vous dis donc à très bientôt!

    LGB

  8. animation writes:

    Un grand merci pour ce contenu très enrichissant. Je suis passionné par votre site internet. N’hésitez pas à naviguer sur le mien, être dj pour les anniversaires dans le 27, ça me connaît !