Rachida Dati est-elle une ministre autotélique?

On a affirmé un peu vite que Rachida Dati se comportait comme son mentor le ZébulonMiss Leitzel Présidentiel: même amour des médias, des fringues, du fric; même passion de l’apparence; même obsession des signes extérieurs de puissance. Le rapprochement est certes juste, mais c’est aller un peu vite en besogne. Car Rachida Dati ne partage en rien la psychologie exhibitionniste de Notre Président ou la crainte perpétuelle d’évaporation médiatique qui l’accompagne: l’a-t-on déjà vu étaler sa vie privée de façon précise? Raconter ses déboires amoureux? Se livrer à des débordements de pathos? Jamais. C’est la presse qui est allé fouiller, gratter les tiroirs, sortir les photos. Contrairement à Notre Président caméléon, prêt à couler son existence dans le moule que les médias ont préparé pour lui, Rachida Dati est dotée d’une personnalité bien définie, qu’elle impose, avec une constance d’ailleurs méritoire quoiqu’un rien lassante, aux regards de tous.

Je m’intéresse

Dès sa nomination, R. Dati s’est attelée à un tâche indispensable, plus indispensable à ses yeux que de préparer de façon un tant soit peu rationnelle les projets de démagogisation de la justice pénale, la désorganisation de la carte judiciaire, le jugement des débiles mentaux ou le piétinement systématique des fondements de notre droit (comme la non-rétroactivité de la législation pénale, par exemple). Plus important: elle écrivit un livre, un vrai, un book, doté d’un titre-calembour plus que douteux, « Je vous fais juges » (!!). En quatrième de couverture de ce chef-d’oeuvre, on trouve le propos suivant:

- Je ne suis pas une preuve, un concept, une idée, un personnage désincarné ! Ma vie n’est pas une «belle histoire» ! Je ne suis pas l’héroïne d’un roman édifiant, à présenter au peuple pour lui arracher des larmes ou l’encourager au travail. Ma vie n’est pas du folklore. Ni Cosette, ni Cendrillon. Le pathos dans lequel tombent certaines personnes, quand elles parlent de moi, en dit plus sur leurs fantasmes que sur ma réalité.
- Mais alors, pourquoi ce livre ?
- Justement pour cela : mettre fin aux fantasmes, les purger, et pouvoir avancer. Pour essayer de trouver les mots justes et échapper aux clichés. Pour dire la vérité, avant que d’autres ne mentent. Ce que je suis peut intéresser, visiblement ? Cela vaut la peine de l’expliquer.

« Ce que je suis peut intéresser« . Tout est là!!! Comme premier (et unique) geste politique, R. Dati livre à la contemplation du bon peuple le personnage qu’elle s’est fabriqué pour elle-même. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre dans un système démocratique fonctionnant normalement, ce n’est pas ce que fait la ministre qui est censé intéresser les citoyens, mais ce qu’elle est… Tout un programme.

Être, un point c’est tout

Jamais encore on n’avait assisté à un tel Barnum de la part d’un ministre: pourquoi parler politique? pourquoi exposer des projets? Regardez-moi, regardez mes godasses, mes bagues, mes cheveux, mes sacs, mes robes, mes jupes, mes pulls, mes copines, mes dents, je suis! Rachida Dati est un stéréotype achevé, stable, ferme et immuable. Celui de l’impudeur, de la vulgarité triomphante telle que la définit Marc-Vincent Howlett dans un essai sur lequel Le Grand Barnum aura à revenir, la vulgarité propre à « la représentation glorieuse de soi »:

Elle voue l’individu à se centrer sur sa personne, à la glorifier et à l’exhiber comme l’illustration de sa réussite: il jouit de sa splendeur individuelle, même si celle-ci se révèle le plus souvent d’une effroyable médiocrité.

Howlett, pourtant, est en deçà de la réalité, précisment parce qu’il ne s’intéresse pas au cas Dati. Car Dati ne jouit pas de sa splendeur. Elle jouit de contempler ceux qui la contemplent. Elle est obscène au second degré.

Dati en starlette à 5 francs

Miracle de la communication, qui nous donne à voir quelqu’un qui n’a rien d’autre à faire, rien d’autre à dire que de répéter à satiété l’identité qui est la sienne, et de se regarder en train de le faire. Je me contemple en train d’être là où je suis arrivé. Sum qui sum, à l’infini, ou la Vache-qui-rit place Vendôme

Être ou avoir ?

Et que signifie « être » pour notre Garde des sceaux? En substance, montrer ce que l’on est devenu. Pas en termes politiques: qu’elle soit devenue ministre importe, en réalité, fort peu. Pas en termes de réalisation intellectuelle non plus, ou de réalisation de quelque nature que ce soit. Non, ce qu’elle est devenue, c’est une membre de « l’élite ». Et qu’est-ce qu’un membre de l’élite selon Rachida Dati? Quelqu’un qui possède, quelqu’un qui palpe, quelqu’un qui a. Quand Rachida Dati explique qu’elle trouve « intéressant » d’expliquer ce « qu’elle est », elle nous annonce en fait qu’elle va nous bassiner non-stop avec ce qu’elle a.

Des robes très chères tout d’abord:

Dati en Starlette à 10 francs

Notre Garde des sceaux en plein travail d’élaboration législative

Et puis des sacs à mains:

Dati porte son être en bandoulière

Dati porte son être en bandoulière et le montre bien pour la photo

(Note à l’intention des ploucos: le sac Hermès à 10 000€ là, c’est pas un Kelly, c’est un Birkin, c’est mieux, c’est plus cher, c’est tiré à moins d’exemplaires)

Et puis plein d’autres trucs que, toi, tu peux pas te payer… Bref, le paradis.

Alice presque in Wonderland

Dans un article sanglant publié il y a quelques mois, le Nouvel Obs raillait « l’ivresse de la favorite » et rapportait le propos tenu par la ministre devant des journalistes sidérés:

Ma vie, aujourd’hui, c’est Alice au pays des merveilles

Bien que Rachida Dati ne connaisse visiblement de Lewis Carroll que le titre de son roman (et qu’elle pense que le Pays des Merveilles est, évidemment, un Pays Merveilleux…), on est assez d’accord avec elle. Renversement des valeurs, monde à l’envers, gens enfermés pour des crimes qu’ils risquent de commettre, faits punis par des lois créées après coup: Wonderland, nous y sommes en effet!

À une différence près cependant: Alice est effectivement passée de l’autre côté du miroir. Dati, elle, est restée scotchée devant.

La suffisance

Revenons à l’impérissable ouvrage Je vous fais juge, décidément fascinant à plus d’un titre. Il fut un temps où, avant d’écrire des mémoires politiques, on essayait d’avoir fait un truc. Lancé un mouvement de résistance, réformé un pays, développé des idées visionnaires. Bref, on se débrouillait pour arriver aux affaires, on agissait puis on racontait son action.

R. Dati, quant à elle, arrive aux affaires, puis nous raconte comment elle a fait pour réussir cet exploit. Rien de plus, et pour cause, puisqu’elle n’a rien fait d’autre. On en déduira donc qu’à ses yeux, son ministère est à lui-même sa propre fin, et que son action politique se résume à être parvenue à un stade où elle pourrait faire quelque chose. Pas besoin d’actions, d’idées, de faits; Rachida Dati considère que ce qu’elle est devenue suffit.

Elle est une ministre suffisante, autosuffisante, autotélique.

Autant dire un personnage effroyablement inutile.

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3 Responses to “Rachida Dati est-elle une ministre autotélique?”

  1. grgrgrgr writes:

    non c’est pas la peine de laisser un commentaire, Dati une fin en soi

  2. Magnifier l’inutile : la petite révolution internet de la com sarkozyste | Le Grand Barnum writes:

    [...] Si tu trouves que la France n’avances pas, que le “changement” n’arrive pas assez vite (bref, que ton pouvoir d’achat ne grimpe pas comme tu t’y attendais en votant Sarko), télécharge une réforme en très haut débit, et ça ira toute suite mieux. Car la réforme, ça ne s’applique pas, ça existe, ça vit, ça se développe tout seul. Un peu comme certains ministres incapables qui s’exhibent au lieu d’agir. [...]

  3. La jeunesse, l’inné et l’acquis dans la porcherie sarkozyste | Le Grand Barnum writes:

    [...] des mineurs mis en cause est passée de 22% en 1998 à 18% en 2007, n’en déplaise à notre autotélique Dati), on va casser du jeune pour soulager votre [...]