La Princesse de Clèves est-elle une marque de pâté ?

Ainsi, Nicolas Sarkozy a « beaucoup souffert » sur la Princesse de Clèves.

Heureusement, nos médias, défenseurs éternels de la culture, s’offusquent de cette sortie de Notre Président tant ils aiment Mme de La Fayette sans l’avoir jamais lue. Jetons un nouveau coup d’oeil à la vidéo incriminée, que je reprends à Sarkofrance :


Nicolas Sarkozy s’en prend à la princesse de Clèves
par rue89

Ce qui me gêne n’est pas tant la déclaration de Notre Président : non, il l’avait déjà faite, en février 2006 :

« L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur ‘La Princesse de Clèves’. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves Imaginez un peu le spectacle ! »

Il y a, je pense, quatre choses plus importantes que ces sorties elles-mêmes.

La première est leur caractère redondant. Encore et toujours la Princesse de Clèves. On apprend que notre Derrida présidentiel a été contraint de la lire à l’école : nous pouvons donc être sûrs qu’il l’a lue. Mais il ne cite qu’elle. De deux choses l’une :

- soit cette histoire n’est que du storytelling et il a appris sa fiche.

- soit il n’a jamais lu d’autre oeuvre classique.

La seconde est le mépris qu’elle traduit. La « guichetière », évidemment, est une conne inculte….

La troisième, enfin, est l’accueil qui est fait à cette pointe misérable. Ce qui m’irrite, c’est le bruit de fond : les rires gras qui s’élèvent quand Notre Président ricane et tourne en dérision une littérature qu’il n’est visiblement pas armé pour comprendre, encore moins pour apprécier.

« J’ai rien contre, enfin » (syntaxe originale, on est loin de Mme de La Fayette): « oh oh oh! qu’il est drôle ».

Comme dans Annie Hall, il faudrait les sous-titres pour faire le stream of consciousness et le non-dit : « Qu’est-ce qu’il dit, qu’est ce que c’est que ça la Princesse de Clèves ? Un titre de porno ? Une marque de pâté ? » ou « Il a bien raison, moi non plus j’ai jamais rien compris. Toutes ces histoires, c’est des trucs de fillettes. »

Ce qui est formidable, dans les petites sorties de Notre Président, c’est leur faculté de fédérer et de rassembler en prenant comme dénominateur commun ce qui se fait de plus piteux dans les mentalités collectives. Parfois, c’est la haine de l’autre (Merci M. Hortefeux). Parfois, c’est la haine de l’inconnu culturel.

La quatrième, enfin, est que derrière l’anecdote, une telle sortie a l’avantage de conforter dans l’inculture ceux qui s’y trouvent déjà à leur aise: pourquoi se fatiguer quand Notre Président lui-même…

Mais ne croyez pas qu’il s’agisse simplement d’une posture, destinée à conforter le sarkozysme dans sa dimension « communauté des ploucs« . C’est un mode d’être et de pensée. La Princesse de Clèves, ça rapporte quoi ? Même plus les concours administratifs visiblement.

Les sciences humaines n’ont qu’à bien se tenir, leurs jours sont vraiment comptés…

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7 Responses to “La Princesse de Clèves est-elle une marque de pâté ?”

  1. Le Juge Ti writes:

    Si j’en crois ce que j’ai lu à l’époque, il s’agissait d’un concours de catégorie A de la fonction publique territoriale. Si le fait est exact, le glissement est intéressant : il révèle le mépris de M. Sarkozy pour la guichetière, mais aussi sa tendance à présenter de manière caricaturale les questions complexes, dans le cas présent celle du recrutement des fonctionnaires chargés de missions d’encadrement …
    Effectivement les jours des sciences humaines sont comptés. M. Sarkozy n’est d’ailleurs pas avare de propos définitifs à leur sujet : n’a-t-il pas déclaré que le contribuable n’avait pas à payer pour des études de littérature ancienne ?

  2. Vincent writes:

    Citation « La seconde est le mépris qu’elle traduit. La “guichetière”, évidemment, est une conne inculte…. »

    Justement, je reviens de la poste et j’ai demadé à « ma » guichetière si elle connaissait la Princesse de Clèves.

    - Elle vient d’emménager ? Parce que moi je la connais pas encore. Hé ! Robert ? Tu connais la Princesse de Clèves ?
    - Beuh… ben nan ! Mais il est sûr le Môssieu qu’elle habite ici ? Elle vient d’où ça cette princesse ? De quel pays ? Ca searit pas une Russe ? J’dis ça parce ya pas mal de Russes qui zabitent la région depuis des ces ans…
    …..

  3. LGB writes:

    Arrgh ! quel coup bas !

    Je te propose d’aller poser la même question à Notre Président : pas sûr qu’il ait beaucoup plus de choses à en dire.

    Blague à part, ce qui me gêne est

    - l’utilisation de la guichetière comme stéréotype de la personne sous-qualifiée: la réalité n’a rien à voir là-dedans.
    - la mention de la guichetière alors qu’on parle de postes d’attachés d’administration, soit catégorie A (rien à voir avec la guichetière donc)…

    Cela veut dire 1. soit que Notre Président mélange tout (peu probable) 2. soit qu’il joue sur des clichés qui ont des relents de mépris social assez nets (plus plausible)… Il faut dire qu’une déclaration du type « Demandez au DRH de l’Université de Paris Dauphine ce qu’il pense »…, cela risquait de moins marquer les esprits.

    Et, pour finir, tout cela dénote quand même une conception très « Trivial pursuit » de la culture…

  4. Gina writes:

    Le texte met en scène une rencontre entre deux héros parfaits qui vont être saisis de passion l’un pour l’autre. Cette passion est décrite avec minutie dans ses tous premiers moments et elle est un objet d’analyse qui révèle toute une société.

    Tome I :
    La Princesse de Clèves (en librairie)

    Tome II :
    La Princesse Carla (à paraître en 2012)

  5. Benji writes:

    Pour les déboires de Nicolas Sarkozy avec La Princesse de Clèves, voir : http://www.le-grand-barnum.fr/sarkozy-de-cleves/

    J’ai du mal à voir la cohérence de cette présidence. Les nouveaux programmes de l’Education nationale disent prôner explicitement le retour nécessaire à la « culture humaniste » (sic), et d’un autre côté M. Sarkozy a « du mal » avec la Princesse de Clèves.
    L’humanisme est un courant de pensée né au XVIe siècle qui pense qu’on améliore les hommes par l’éducation, et précisément par l’éducation à la pensée d’autrui, pensée exprimée notamment dans les pages écrites par les meilleurs esprits. Contrairement au dogmatisme, il accueillait volontiers le débat, dans le désir de confronter ses opinions à celles des autres pour mieux apprendre d’eux et de soi-même.
    Qu’une guichetière ne doive pas connaître La Princesse de Clèves parce que « bon », c’est au-dessus de ce dont elle a besoin, et pour tout dire au-dessus de ses moyens intellectuels, c’est mépriser ce que les humanistes appelaient l’humanité, la capacité en chaque homme d’aller vers la réalisation la plus grande de ce qui fait sa dignité : le savoir et l’esprit.
    C’est, plus simplement, méconnaître combien de chauffeurs de taxi, de guichetières, de caissières font ce métier tout en aimant par ailleurs se cultiver.
    C’est légitimer en effet (voir le lien) une certaine communauté de gens contents et fiers de ne pas chercher à savoir, et qui se feraient volontiers photographiés assis une bière à la main, le fusil dans l’autre, tout sourire sur la dépouille d’une culture qui « allez disons-le, je n’ai pas peur de le dire, nous casse les burnes ».

    Faut-il souligner les connotations dans l’aversion du Président pour la Princesse de Clèves : il s’agit d’une femme, d’une princesse, dans une époque maniérée, et on y parle d’amour. Bref, la culture c’est un truc de gonzesse qui chiale parce qu’elle s’est cassé un ongle.

    Dire que ça lui ferait tellement de bien de parler sur un divan de ces problèmes avec la Princesse de Clèves! Et je ne plaisante pas.

  6. Benji writes:

    de « ses » problèmes, bien sûr. Mais « ses » problèmes deviennent « ces » problèmes pour nous.

  7. al wadifa writes:

    al wadifa…

    [...]La Princesse de Clèves est-elle une marque de pâté ? | Le Grand Barnum[...]…