Petits pois à la sauce sarkozyste

L’activité médiatique débordante de Notre Président, les chansonnettes de la première Dadame de France (que l’on entend écorcher le chat jusque sur les ondes de France Culture) et la commémoration pathétique du Mondial 98 (L’émotion intacte, à dix ans d’écart, ça dénote quand même une vie affective un peu pauvre) ont une vertu essentielle : ils permettent de masquer les événements qui risquent de modifier nos institutions et notre quotidien à très court terme.

N’allez pas croire que Notre Président ait lâché quoi que ce soit sur le terrain de ses obsessions habituelles, et en particulier sur celui de la mise en coupe réglée de l’institution judiciaire.

Tout à sa haine de la loi, Notre Président et son autotélique ministre ont enfin trouvé la solution qu’ils cherchaient au problème qui taraude le pays tout entier : le manque de diversité dont souffrirait la magistrature française (par opposition aux troupes tellement hétérogènes de l’ENA, de la cour des comptes ou de l’Assemblée nationale par exemple).

Il a donc concocté, pour ces « petis pois » ayant tous “la même couleur, le même gabarit, la même absence de saveur”, une sauce sarkozyste qui leur ajoute un peu de piment. Entendez : qui transforme leur mode de recrutement. Sans doute pour introduire de la couleur, de la saveur et faire sauter le gabarit.

Le 17 juin dernier, le conseil d’administration de l’Ecole nationale de la magistrature (composé aux trois-quarts de membres nommés) a donc modifié la formule de son concours d’entrée, sous la houlette bienveillante d’une magistrate-garde des sceaux qui ne l’a elle-même jamais passé. Et l’on comprend alors, à la lecture des comptes rendus donnés par le Syndicat de la magistrature, ce que peut signifier la diversité à la sauce sarkozyste :

- Introduction de tests psychologiques (tests cognitifs et tests de personnalité), dont la fiabilité n’est plus à mettre en doute tant ils sont efficaces pour détecter les esprits forts qui pourraient avoir le mauvais goût de montrer de l’indépendance. Fondé sur la théorie du « big five« , le nouveau programme n’a visiblement pas tiré les conclusions des errements psychologisants de l’affaire d’Outreau… Les auditeurs de justice recrutés « sur titres » (comme notre garde des sceaux actuelle, modèle d’equanimité et de souplesse intellectuelle) en seront dispensés. La bénédiction des puissants qui les auront guidés jusque là suffira.

- Explosion du coefficient de l’anglais (essentiel dans l’exercice de la fonction) et du droit communautaire (capital en correctionnelle), au détriment de matières autrefois considérées comme essentielles. Ce qui donne, par exemple, coeff. 1 pour le cas pratique pénal contre 3 pour l’anglais. Justiciable, si tu as l’impression que ça merdouille point de vue procédure pendant ton jugement, cause à monsieur le juge en anglais, tu verras qu’il a été bien sélectionné !

- Remplacement du grand oral par une « mise en situation » qualifiée de « in basket ». On va donc sélectionner les juges au moyen d’un jeu de rôles, pour détecter le « savoir être ». Justiciable, si tu as l’impression que ça merdouille point de vue droit pendant ton jugement, console toi en te disant que monsieur le juge, à défaut de savoir le droit, eh bien il sait « être ».

- Épreuve de synthèse qui consiste à « rédiger une note pour un supérieur hiérarchique ». Autrefois, on attendait une synthèse sur des questions de droit. Le droit ? Quel droit ? C’est quoi le droit ? C’est obsolète tout ça: ce qui compte, c’est la chaîne de commandement ! Les temps ne sont plus à l’indépendance, que diable !

Dans un univers sarkozystes où l’on peut diriger la magistrature sans rien y comprendre, piloter la recherche avec autant de finesse que le capitaine de l’Erika, chanter sans avoir une once de talent, diriger le groupe UMP dans un conseil général avec une moitié de licence en poche et être président sans en avoir ni l’étoffe ni les nerfs, allons donc, on peut bien devenir juge sans connaître le droit !

Et ainsi se réalisera non pas le souhait d’une diversification du recrutement de la magistrature (qui, au regard des autres grands corps de l’État, n’en a pas vraiment besoin), mais celui d’avoir une magistrature formatée dans le bon sens.

Alors c’en sera fini des manifs de « juges idéologisés » ou « malades mentaux » comme dit l’ami Silvio, dont on comprend petit à petit la place qu’il tient dans les idées sarkozystes. Et l’on pourra rêver d’un siège qui validera toutes les demandes du parquet qui lui-même se contentera de traduire en bonne procédure les demandes flicardières.

Le rêve sécuritaire est en marche.

Justiciable, tu peux écouter Dadame Carla tranquille et lire sa bio dans Libé sans t’inquiéter. On s’occupe de mettre le système judiciaire de ton pays à l’encan, mais c’est pour ton bien. Et comme si de rien n’était…

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4 Responses to “Petits pois à la sauce sarkozyste”

  1. Le Juge Ti writes:

    N. Sarkozy se targue en permanence de mener des réformes inspirées par le bon sens et le pragmatisme. Merci au Grand Barnum d’avoir aujourd’hui montré le caractère simpliste de l’un des slogans (« orientations » dans le jargon maison) du livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, remis en avril dernier : s’agissant du recrutement par concours externe des fonctionnaires, on est désormais invité à « privilégier les compétences plutôt que les connaissances ». Quelle surprise : l’expression « savoir-être » figure en bonne place dans la version longue du document.

  2. LGB writes:

    Et, comme chacun sait, les connaissances ne servent à rien et sont exigées par des « sadiques »…

  3. Rébus writes:

    Savoir être privilégié par rapport aux connaissances.
    Normal pour des gens privilégiant l’étalage de mauvais goût et méprisant l’intelligence et la culture.
    Quant à la mise au pas masquée de la magistrature, si on l’ajoute aux purges chez les bidasses, la police et les divers services secrets ou simplement fonctions publiques, ça porte un nom habituellement ce genre de régime.
    À force de constater ces dérives tous les jours, et d’en voir poindre de nouvelles, on n’est plus comme certains l’ont proclamé à une époque dans la paranoïa gauchiste ou autres opposants

  4. Les cireurs et le parquet | Le Grand Barnum writes:

    [...] L’ancien avocat qui transforme jour après jour ce pays en bateau ivre et en Barnum populiste n’aime pas l’institution judiciaire. Il entend donc la [...]