Pavlov et les médias français : le Pape est vraiment super méchant!

Au mois de juillet dernier, au Festival d’Avignon, le spectateur qui flânait le nez au vent entre deux représentations pouvait croiser deux étranges cortèges de comédiens faisant de la retape pour leur spectacle, comme le veut la tradition.

Les premiers étaient habillés en petits BCBG du 16e, et parodiaient les Lequesnoy en reprenant « Jésus revient… » Leur spectacle était une satire des catholiques et du catholicisme. Il se voulait désopilant.

Les seconds étaient demi-nus, dotés d’ailes d’ange dans le dos, et déversaient à coups de porte-voix des insanités sur le pape et la supposée connerie catholique. Leur spectacle était également une satire des catholiques et du catholicisme. Et il se voulait lui-aussi désopilant.

À les voir et à les entendre, on ressentait une certain gêne. Et il faut bien dire que, tout autour, les badauds réagissaient à peu près tous de la même manière: ils étaient atterrés.

Du rire pavlovien

Il m’a fallu quelques temps pour comprendre les raisons de cette gêne et pour analyser ce qui, précisément, n’allait pas dans ces défilés. Et je suis arrivé à une conclusion simple: elles révélaient une conception pavlovienne de l’humour et du rire.

Rire d’un sujet implique que celui-ci soit un tant soit peu d’actualité. Si tout le monde regardait ces pauvres énergumènes d’un oeil rond, c’est que la dénonciation des méfaits du catholicisme et de ceux qui le pratiquent n’apparaît plus comme une urgence à grand monde. Les barjos millénaristes du midwest, on comprend le danger, mais les arriérés du serre-tête et des jupes plissés, c’est quand même moins net…

Et l’on s’imagine que ces pauvres comédiens s’étaient réunis autour d’une table pour se trouver un sujet qui ferait rire tout le monde. « Et si on racontait des histoires de Toto, hein, ça serait pas une super idée? » « Non, on va plutôt faire un sketch sur les paysans qui viennent à la ville. » « Ou alors un truc sur les Belges qui sont super-bêtes? » « Ou alors les blondes, hein, parce qu’elles sont trop connes les blondes! » « Et pouquoi pas un trucs sur les cathos? » « Ouais, ouais, ça sera super, complètement hilarant! »

Rire des cathos caricaturaux, c’est comme rire des ploucs qui montent à Paris en sabot avec des lapins cachés sous leur manteau: cela revient à s’en prendre à des figures qui n’existent plus, ou qui existent de façon tellement marginale qu’il n’y a vraiment pas de quoi en faire un plat. Conséquence: ça ne fait rire personne. Car l’idée pavlovienne « un sujet = un éclat de rire » fonctionne malgré tout assez mal.

Ce réflexe pavlovien se retrouve néanmoins partout dans la presse nationale, et sur un sujet similaire: la venue du Pape en France, c’est mal.

Méchant pape !

Pourtant, et comme ça réagit l’a déjà noté, personne n’avait moufté lors de la venue du Dalaï-Lama, pourtant chef religieux s’il en est. Tout le monde courait se jeter aux pieds du sympathique tibétain, dans l’espoir d’y trouver la sagesse ou de pouvoir voir de près Dame Carla. Il faut dire que le Dalaï-Lama, lui, il filait des goodies: écharpes blanches gratos pour tout le monde, et bénies avec ça!

Mais là, comme c’est le pape, on cogne. Je ne dis pas qu’il faut être d’accord avec Benoît XVI, loin de là. Les militants anticléricaux qui s’en donnent à coeur joie ne font que leur boulot (même si on pourrait souhaiter un peu mieux comme pancarte que « Je suis athée et je vous emmerde », qu’on a vu fleurir ces derniers temps). Mais on attendrait plus de finesse et un tout petit peu plus d’efforts d’analyse que n’en montre une presse prompte à s’enflammer pour défendre une laïcité à laquelle elle ne comprend à peu près rien, et qui est forcément menacée par la visite papale. Comme le remarque H16, taper sur le pape, c’est un bon moyen de remonter les ventes.

Il me semble pourant que le problème, dans la visite du Pape, ça n’est pas le Pape. C’est Sarkozy et la presse.

Le problème Sarkozy

Sarkozy, tout d’abord, qui en fait évidemment trop, qui s’agite comme un zébulon sur le tarmac d’Orly, et qui utilise le Pape pour faire sa propre pub. Il peut toujours lui donner du « Très Saint Père » toutes les quinze secondes (ce qui est fort grotesque) dans le pseudo-discours que lui a composé Guaino, il tire quand même brutalement la couverture à lui. Le danger pour la laïcité, ce n’est pas Benoît XVI qui l’incarne, mais le décervelé qui nous dirige. Le drame, c’est qu’il ne s’agit là que d’un pur phénomène d’opportunisme médiatique.

Sarkozy qui nous crée un concept de « laïcité positive » qui, quel que soit le sens dans lequel on le retourne, ne devient jamais autre chose qu’un truc absurde et bidon qui suppose qu’il y a un au-delà de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, une manière de gérer cette séparation de façon plus efficace. C’est-à-dire? D’après Notre Président, cela revient à:

donner à nos consciences la possibilité d’échanger, par delà les croyances et les rites, sur le sens que nous voulons donner à nos existences.

Admettons, mais on ne voit pas ce que l’Etat doit faire là-dedans. Et je ne vois pas plus de quel droit un Président de la République se mêle de nous expliquer, comme il l’a fait dans son discours du Latran, le rôle indispensable de la religion dans la vie humaine. C’est le modèle américain qui le chatouille?… Bref, je suis, vous l’aurez compris, moins optimiste que Le Chafouin sur ce sujet.

Sarkozy, enfin, qui, alors qu’il est habituellement le chantre du fric à tout va, fait des cadeaux aux puissants, dépénalise le droit des affaires et n’a que le « travailler plus pour gagner plus » à la bouche, ose nous parler de moralisation de la finance et d’épanouissement au delà du pognon. Il y aurait de quoi rire si ce n’était pas à vomir:

La France a engagé, avec l’Europe, une réflexion sur la moralisation du capitalisme financier. La croissance économique n’a aucun sens si elle est sa propre finalité. Consommer pour consommer, croître pour croître n’a aucun sens. Seuls l’amélioration de la situation du plus grand nombre et l’épanouissement de la personne constituent ses buts légitimes. Mais cet enseignement (…) est au coeur de ce que je me permets d’appeler la doctrine sociale de l’Eglise, en parfaite résonance avec les enjeux de l’économie contemporaine mondialisée.

Le problème médiatique

Les médias (les incapables de LCI en l’occurrence), ensuite, qui, parce qu’ils confient à des types à peine alphabétisés le soin de commenter le discours du Pape aux Bernardins, infligent au public des propos qui tiennent davantage du hoquet intellectuel que de la pensée construite. Que les problèmes de constitution du texte biblique dépassent ces crétins, soit. Ils ne sont pas philologues, et l’on comprend qu’il leur soit difficile de saisir ce que le discours du Pape a d’étonnemment progressiste sur ce point. Mais qu’ils comblent leur inculture en nous tartinant des discours sur « le Tout Paris intellectuel » (le Tout Paris, c’est la grosse Régine, le Tout Paris intellectuel, c’est la grosse Régine avec un doctorat, c’est ça?) et « le danger pour la laïcité », c’est tout simplement affligeant. Le Pape, un danger pour la laïcité française? Ah bon? Il joue un rôle politique en France, cet homme?

C’est là qu’apparaît au grand jour le côté pavlovien de la chose. Tout comme les pauvres comédiens qui défilaient dans les rues d’Avignon masquaient leur manque d’inspiration en reprenant un sujet supposé drôle et parfaitement éculé, une bonne partie des médias masque son incapacité à construire une analyse un tant soit peu articulée en nous sortant de la pensée réflexe, qui n’arrive même pas au niveau d’un argumentaire anticlérical pré-1905. Et joue à se faire peur en s’inventant une Eglise militante qui menacerait l’intégrité de la République.

Ainsi, parce qu’il est tibétain et que les chinois sont des salauds, le Dalaï-Lama est supergentil. Et parce qu’il est catho et allemand (donc forcément un peu nazi, bien sûr), le Pape est superméchant.

Bizarrement, quand il s’agit d’attaquer Sarkozy, sa politique et sa clique, tout devient plus compliqué et nécessite davantage de finesse et de retenue. On a l’impression que nos médias déchaînent sur un curé la rage qu’ils n’osent pas exprimer contre Sarkozy. Et que l’immense courage dont ils font preuve en attaquant un ennemi qui ne leur fera rien est un excellent étalon pour mesurer leur lâcheté habituelle. Ou comment rester à plat ventre même quand on fait mine de s’indigner…

En fait, les médias français fonctionnent un peu comme Philippe Sollers. Quand on crée soi-même ses ennemis (ceux qui empêchent de jouir pour Sollers, les cathos au couteau entre les dents pour les médias), on les pourfend avec un brio extraordinaire. Et surtout avec une facilité déconcertante.

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3 Responses to “Pavlov et les médias français : le Pape est vraiment super méchant!”

  1. Le Juge Ti writes:

    C’est un véritable soulagement de lire un tel article !
    LGB a raison : Sarko en fait trop. Je l’ai compris en lorgnant sur les images de l’arrivée du pape, commentée par les journalistes de LCI. On a eu droit à des statistiques et à des comparaisons, ces béquilles intellectuelles du journaliste en mal de commentaires. Nous apprenions ainsi que le seul chef d’État à avoir eu droit au même protocole, c’était Nelson Mandela (je ne sais pas si c’est exact, je répète ce qu’a dit le journaliste). Et puis Carla aussi était là. Disons-le d’emblée pour évacuer la question, Benoît XVI n’a visiblement pas été impressionné par Carla. Bis repetita lorsque la voiture du pape est entrée dans la cour de l’Elysée : il a été cette fois question d’une histoire de tapis déployé jusqu’au milieu de la cour. Je n’ai pas tout saisi, mais dans la bouche du journaliste, cela visait à souligner le faste inouï qui était déployé.
    Mais lorsqu’il a été reçu par Sarko, Mandela n’était plus en exercice ; c’est un ancien chef d’État qui était reçu en France, et les attentions particulières dont il a fait l’objet étaient très certainement destinées à souligner la dimension historique du personnage, qui était plus qu’un chef d’État justement. Sauf à supposer que Sarko ne maîtrise pas les signes qu’il distille (mais ce n’est pas tout à fait impossible), l’objectif était donc de réserver au pape un accueil tout particulier, supérieur à celui qu’aurait reçu n’importe quel chef d’État. Le fait que Benoît XVI soit reçu à l’Elysée ne me choque pas. Je m’interroge seulement sur la signification de cette surenchère. Ce n’était certainement pas pour rendre hommage aux qualités d’intellectuel de Joseph Ratzinger, auxquelles je crois Sarkozy assez peu sensible. Il s’agissait plus vraisemblablement d’enfoncer le clou après le discours du Latran et de signifier de manière outrancière une « rupture » : cette laïcité positive, à laquelle il peine à donner un contenu conceptuel, ce qui le contraint à faire alterner poncifs et énormités, comme le montre l’explication de texte édifiante à laquelle se livre LGB.
    Et moi aussi, je trouve que Sarlozy a une fâcheuse tendance à considérer qu’on n’est pas tout à fait un être humain si on ne fréquente pas un lieu de culte, quel qu’il soit.

  2. Rébus writes:

    Entièrement d’accord avec ce que tu dis.
    Aussi réac qu’il soit (le divorce and co) Ratzinger est dans son rôle de pape, après, les orientations qu’il préconise ne regarde que lui ou ses ouailles. sarkozy par contre, garant de la laicité, en théorie, sort totalement de son rôle, et c’est ce qui est grave, pas les points de doctrine qui, de toute façon, n’affectent pas grand monde, hormis les plus proches des courants suivants le Panzer Pape

  3. Le Juge Ti writes:

    Le Canard enchaîné de cette semaine traduit en statistiques ce que LGB avait déjà remarqué : confiant dans la maxime « plus c’est gros, plus ça passe », Sarko a multiplié les « Très Saint-Père » : 21 au lieu des 5 prévus initialement. Pour la transcription du discours, qui devrait rester fidèle à la manière dont il a été prononcé, les collaborateurs de Sarko ont jugé préférable de ramener ce chiffre à 12.