Nicolas Sarkozy, ou la démocratie chronométrée

Le monde sarkozyste est un monde de vitesse. Le rythme y sert de postiche. Il masque commodément l’absence de pensée.

Car penser n’est possible qu’à la condition expresse de prendre le temps nécessaire: envisager les enjeux, développer les problèmes et les solutions, puis les objections que l’on pourrait soulever face à ces dernières, cela nécessite stabilité, échange, et réflexion. Donc du temps.

Pierre Bourdieu, il y a douze ans, dénonçait la télévision comme un espace où il est impossible de penser faute de temps. Les questions devant succéder aux interrogations, la réponse – et le travail qu’elle suppose – n’a plus de place. Avant lui, Périclès avait expliqué – du moins d’après Thucydide – ce qui faisait la spécificité de la démocratie athénienne: elle représentait le seul régime politique de son époque où il était possible de prendre le temps de la discussion et de la réflexion avant de se lancer dans l’action. Tout autre type de fonctionnement relevait, d’après Périclès, de l’exercice irréfléchi du pouvoir, et représentait par conséquent une tyrannie où la sagesse collective ne pouvait plus se faire entendre.

Eh bien nous y voilà: Périclès aurait beaucoup à dire face au projet de loi organique sur les nouveaux droits du Parlement. On y prévoit en effet de limiter le temps alloué à l’examen des textes en séance. Ce qui signifie que, passé un certain délai fixé en amont, la discussion cessera. Chaque groupe disposera d’un « crédit-temps » qu’il pourra utiliser comme il l’entend, en le répartissant entre les séances et les commissions. La logique, on s’en doute, est celle de l’efficacité: plus question de perdre des heures à discuter à l’infini, alors qu’on a déjà tant de choses à faire.

Ainsi s’enracinera dans le fonctionnement des débats parlementaires le principe profond du présidentialisme qui putréfie chaque jour un peu plus ce pays.

Purement ornemental, le débat n’aura plus pour fonction que de maintenir l’apparence de la démocratie. Le fait même de limiter la discussion et l’échange dans le temps montre en effet qu’ils n’ont, aux yeux des satrapes qui assistent Notre Président, aucune valeur herméneutique et qu’ils ne représentent pas le moyen d’arriver à une décision éclairée.

Que l’on ait trouvé une solution ou non n’a pas d’importance: une fois le temps de discussion rempli, utilement ou non, on fermera le ban.

Téléplouk et l’ORTF auront filmé les débats, le bon peuple aura vu la plaisanterie démocratie en marche, et il n’y aura plus qu’à voter.

À voter quoi? Mais ce qui est était déjà décidé en amont, dans Son Infinie Sagesse, par Notre Président bien sûr! Puis transmis par ses séïdes invertébrés au godillot-UMP, puis aux Chambres d’Enregistrement des Volontés Présidentielles, puis, simultanément, aux hommes-carpettes qui ânonneront leur prompteur devant la caméra et aux gratte-papiers qui recopieront leurs dépêches en se mordant la langue d’application, puis au populo, qui n’aura plus qu’à fermer sa gueule – ou à faire la révolution.

La fin de la discussion est synonyme de la mise en place d’un pouvoir tyrannique, disait Périclès.

Bienvenue dans la fin de la discussion!

ps: lisez également le post d’Apollodore sur le même sujet.

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10 Responses to “Nicolas Sarkozy, ou la démocratie chronométrée”

  1. Mancioday writes:

    Belle prose pour illustrer une bien triste réalité. La réforme constitutionnelle voulue par Sarkozy n’aura pas dépassé l’effet d’annonce. De plus en plus, les pouvoirs du Parlement se réduisent comme peau de chagrin.

    À la moindre résistance de l’opposition, on passe par décret, on court-circuite le système. Il faut pourtant que les forces de Gauche fassent bloc contre ce projet de réforme audiovisuelle. De plus en plus, les dérives de ce gouvernement se multiplient. La Sarkozie a des vieux relents totalitaires et rappellent, de tristes époques, qu’on aurait aimé oublier. Bientot, on aura peut être droit à la création d’un ministère de la propagande…

  2. Apollodore writes:

    Excellent article et juste appréciation de ce projet de loi dont on peut regretter qu’il n’ait encore soulevé aucune forme de protestation ostensible. A suivre.

  3. moi writes:

    Ce monde est franchement écoeurant, tromperie,manipulations,mensonges et j’en passe.On tue l’être humain et ils sont fiers avec cela !Qu’ils périssent en enfer, là d’ou ils sont venus

  4. Le Juge Ti writes:

    Pour mémoire, grâce à la réforme présidentielle, notre président s’est offert la possibilité de venir vanter son action devant le parlement. Moins de débats pour laisser place à la logorrhée sarkozyste : quel beau programme !

  5. Le Juge Ti writes:

    pardon : la réforme constitutionnelle

  6. Les cireurs et le parquet | Le Grand Barnum writes:

    [...] Formidable, il suffisait d’y penser! Pour éviter que les juges d’instruction n’aillent mettre leur nez morveux dans les affaires de nos irréprochables hommes politiques, rien de plus simple que de leur retirer leurs pouvoirs d’enquête. Rien de plus simple que de confier ce pouvoir à un parquet structurellement dépendant des ordres gouvernementaux, et donc des Volontés de Notre Président (puisque le gouvernement n’est plus qu’un simple Politburo)… [...]

  7. Aka 75 writes:

    Mancioday, la réforme de la constitution avait justement pour but de museler l’opposition et de laisser le champ libre au parti unique.

    De nombreuses voix se sont élevés contre ça mais on n’a entendu que celle du ministre UMP d’ouverture, Jacques Lang.

    Il peut dire aussi merci aux radicaux de gauche, ancien parti de Tapi, qui a voté pour en espérant décrocher un groupe parlementaire autonome.

    D’ailleurs une petite annonce au hasard

    Pour fêter a réforme de l’audiovisuel, le ministère des programmes de l’ORTF 2.0 (*) a la plaisir de vous offrir gratuitement, un noel avec Bernard Tapi.

    http://guidetv.france2.fr/jsp/prog/fiche.jspx?idProg=26595073

    Ce programme à 400 millions d’euros sera financé intégralement par vos impôts.

    (*)Copiedroit Seb Musset

  8. LGB writes:

    Repris sur Betapolitique:

    http://www.betapolitique.fr/Nicolas-Sarkozy-ou-la-democratie-19110.html

  9. Démocratie chronométrée et démocratie méprisée: le franc-parler de M. Lefebvre | Le Grand Barnum writes:

    [...] Nicolas Sarkozy, ou la démocratie chronométrée [...]

  10. À partir de quand faudra-t-il s’inquiéter pour de bon? | Le Grand Barnum writes:

    [...] Nicolas Sarkozy, ou la démocratie chronométrée [...]