Le ministère de l’enseignement supérieur annonce la création officielle d’une nouvelle science : la sarkologie

Le monde de la science en est tout retourné. C’est officiel ou presque, après des années de lutte acharnée contre les incrédules et les obscurantistes de tout poil, le ministère a enfin réussi à imposer son ultime réforme aux crétins d’universitaires qu’il peine à mettre au pas depuis des années. Qu’ils le veuillent ou non (et apparemment, c’est plutôt non), la chose est décidée : Laurent Wauquiez donnera d’ici peu le statut de domaine de recherche et d’enseignement à la criminologie.

Mais la criminologie, me direz-vous, cela existe déjà à l’université ! La criminalité, cela s’étudie d’un point de vue juridique, historique, philosophique, psychologique, statistique ou sociologique depuis des années. Certes, mais ce n’est pas de cette criminologie là qu’il s’agit, mais de la *vraie criminologie*, celle qui dont on parle dans les médias, qui sert à faire peur au bon peuple, à produire des graphiques en couleur dans les pages du Figaro, à  fournir ses arguments au ministère de l’intérieur et ses antiennes de comptoir aux meetings politiques : la Criminologie à majuscule créée par Alain Bauer, Professeur de ladite science au CNAM, par la grâce présidentielle qui seule peut transformer un chef d’entreprise de conseil sécurité dépourvu de tout doctorat en Professeur des universités. Cela valait bien une science.

Résumons. Dans le monde étrange de l’université, il se trouve qu’à chaque matière correspond une section officielle représentée au Conseil national des universités. Il en existe aujourd’hui 77, du droit privé (section 1) à la théologie protestante (section 77) en passant par la chimie théorique (section 31). C’est bien le CNU : ça dispense des promotions, ça valide des thèses, bref, ça fait sérieux. Et comme les criminologues des médias voudraient bien faire sérieux – et que le mépris que professe la caste médiatico-politique pour l’université s’accorde sans complexe avec le désir d’y recueillir des honneurs –, M. Bauer et ses compagnons, comme l’illustre Xavier Raufer, ancien compagnon de route d’Ordre nouveau (pas spécialement gauchiste donc), veulent que leur tambouille devienne une science et qu’elle jouisse elle aussi de toutes les prérogatives qui y sont attachées. Comme d’avoir sa section au CNU, pourquoi pas la 78e, tenez. On gardera la 79e pour la physiognomonie, histoire de légitimer une bonne fois pour toutes le contrôle au faciès

Bon, admettons que M. Wauquiez signe le décret et crée une science nouvelle, ce qui est finalement toujours bon pour le rayonnement du pays : une fois oubliés les hurlements des autres sections (qu’on entend déjà à vrai dire), une fois bien établis nos vendeurs de criminalistique méta-analytico-opportuniste, il va bien falloir… enseigner tout ce fatras, n’est-ce pas ? Victoire alors, la supercherie sera découverte : car que feront-ils, sinon compiler du droit, de l’histoire, de la philosophie, de la psychologie, de la statistique et de la sociologie ?

Vous n’y êtes pas du tout. Une science (et donc une section CNU) se définit par ses limites et ses méthodes. Fi de toutes ces vieilles lunes : la méthode de la criminologie sera criminologique (tendance journal de 20h sur Téléplouk). Loin des statistiques, des expériences, de la mise en pratique ou des doctrines, elle se libérera du gauchisme qui pourrit la science française pour développer ses idées librement et sans contrainte – surtout celle des chiffres et des réalités socio-économiques. Comme l’élevage des porcs en Bretagne, elle sera une science hors-sol.

Las, le ministère n’ayant pas plus assuré le secret des futurs programmes de licence, de master et de doctorat de Criminologie que l’Ed nat n’est capable de le faire pour les sujets du bac, les informations ont filtré, et le professeur Gonzo, toujours bien informé quand il s’agit d’aller flirter à la droite de la droite – et qui, lui, peut se targuer d’un double doctorat en psychiatrie et en proctologie ! –, a réussi à jeter un oeil sur les axes généraux du projet de future Licence 1. Monsieur Raufer jouant les plumes inspirées de notre ministre de l’intérieur, le professeur Gonzo a cru y reconnaître certains airs connus. Jugez du peu :

L1 – premier semestre : répartition en 4 modules

- unité 1- La criminologie criminologique : de l’inégalité des cultures comme moteur du crime
- unité 2- Afrique et absence d’entrée dans l’histoire : les conséquences du retard civilisationnel sur l’inflation criminalistique
- unité 3- De la privatisation des prisons comme rempart contre le crime
- unité 4- De la délinquance financière comme poursuite de l’intérêt général : penser le crime véritable hors des sphères de l’élite

On parle même de directives – très LRU dans l’esprit – visant à orienter les futurs sujets de doctorat. Le thème des relations entre consommation de viande hallal et explosion locale de la criminalité serait ainsi assuré de recevoir une confortable bourse doctorale.

Pourtant, me direz-vous, un doctorat, c’est quand même quelque chose de sérieux, il faut des critères précis et stables. Ils y sont, comme le prouvent les notes prises par notre cher Benito Gonzo :

on jugera de la pertinence de la thèse en fonction

1- de sa capacité à apporter des arguments conformes à la politique répressive et affairiste du gouvernement

2- de sa capacité à légitimer les thèses des mandarins de la criminologie naissante par un vaste système de citations et de renvois propres à faire oublier qu’ils n’ont, pour les uns, jamais atteint le niveau du doctorat ou obtenu, pour les autres, des thèses de 3e cycle en sciences du perlimpin et encore, par équivalence et validation d’acquis professionnels

3- de sa capacité à développer un argumentaire capable de combattre le gauchisme en piétinant les données factuelles les plus élémentaires et en pissant si possible sur Bourdieu et les siens (en particulier Loïc Wacquant s’il vous plaît)

Thèmes de travail, champ de compétence, rapport complexe au réel, tradition en passe d’être établie  : tout y est, la criminologie est une science tout ce qu’il y a de plus française, bien ancrée dans la glèbe.

On raconte même que, pour lui donner toutes ses lettres de noblesse, le ministère songerait à la nommer « sarkologie ».

Décidément, si la France d’après la France d’après voit le jour, Lyssenko n’aura qu’à bien se tenir…

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3 Responses to “Le ministère de l’enseignement supérieur annonce la création officielle d’une nouvelle science : la sarkologie”

  1. mtislav writes:

    Tiens, je n’avais pas observé ce retour d’activité ! Une inquiétude soudaine ?

    Un retour dont on ne peut que se féliciter. Tout en regrettant qu’on ne puisse s’en passer !

  2. christian writes:

    Bonjour.On peut vraiment faire çà?Au vu de tout ce qu’ils ont déjà fait en 5 (ou 10) ans,il faut absolument que çà s’arrete.

  3. môssieu Loyal writes:

    oui, monsieur Barnum, c’est bien « lisse and Co », le problème : car enfin, passé le temps de l’indignation de pure forme, on ne peut pas dire que les bonnes âmes démocratiques se soient beaucoup émues… Or, à défaut de l’avancement de la science : il en va aussi, du respect dû à l’argent du con-tribuable.

    PS. va pour la 79e, à la physiognomonie : mais il faudra garder la 80e pour la phrénologie. Car il y a vraiment trop de bossus de la boîte cranienne, par les taons qui courent.